<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: septembre 2015

vendredi 25 septembre 2015

Culture une et universelle





Culture une et universelle – via le cas de l'Europe
de l'Ouest avant son expansion mondiale


Vocables et typologie


Culture / civilisations

À travers le cas de l'Europe de l'Ouest considérée en soi (antécédemment à son expansion mondiale relativement récente), je me propose de poser l'idée que la culture est une et universelle. Les civilisations sont plurielles, la culture a certes plusieurs entrées, mais elle est une, et universelle, la même en quelque sorte pour tous, de quelque continent, tradition, ou civilisation que l'on parle. Il n'y a pas de frontières aux idées, aux héritages symboliques, aux acquis, de telle sorte qu'on a d'autant plus de culture que l'on déborde, ou que l'on va plus loin que son entrée initiale dans la culture. Est plus cultivé, a donc plus de culture, celui ou celle qui, de tel pays (d'Europe ou d'ailleurs) qui l'a vu naître et grandir a étendu sa curiosité aux autres pays, continents, traditions, etc. Bref quelle que soit notre entrée dans la culture – et il n'y a aucune hiérarchie d'une entrée à une autre – la culture est, elle a toujours été, je vais essayer de dire en quoi via le cas européen de l'Ouest, une, et en ce sens la même pour toute l'humanité, et donc universelle.

Pour entendre cela, et pour notre voyage à travers une brève histoire de l’Europe occidentale, je vous demanderai un déplacement imaginaire, un déplacement hors de nos habitudes cartographiques, un déplacement qui consiste en une réorientation. Nos cartes sont représentées avec le nord en haut, le sud en bas, l'ouest à gauche, l'est à droite. Ce qui conditionne notre vision du monde. Cette vision est datée, en rapport avec la découverte du nord magnétique et l’invention des boussoles magnétiques et des globes de bureau tournant sur leur axe nord-sud.
Cette vision est relativement récente. Auparavant, la vision du monde était orientée, c'est-à-dire tournée vers l'orient, avec donc l'est en haut ou devant, l'ouest en bas ou derrière, le sud à droite, et le nord à gauche (le mot nord venant d'ailleurs d'un terme de vieux germanique signifiant « gauche »). Dans cette perspective, je vous propose, dans ce déplacement de notre imaginaire géographique, d’abandonner certains termes, comme par exemple le terme subsaharien pour désigner ce que l'UPACEB intitule « civilisations ébènes » et d'adopter le terme sud-saharien : cette part de l’Afrique est au sud du Sahara, aucun doute, mais elle n'est « en dessous » du Sahara que dans un imaginaire cartographique qui place le nord en haut... Pour parler de l'Europe, je vous propose donc de vous tourner imaginairement vers l'est, de vous orienter, et de concevoir l'océan atlantique comme étant derrière, et les vagues successives civilisationnelles, et l'enrichissement culturel progressif comme venant de devant. C'est ainsi que les premiers européens auraient vu les choses, situant le nord à gauche, selon leurs termes.


Religieux / religions – cultes – traditions

La culture est une, les civilisations sont plurielles ; il en est de même du religieux, constituant incontournable de la culture, qui est un, je vais dire en quoi, tandis que les religions sont plurielles, comme le sont les cultes et les traditions qui leurs sont afférents.

Prenons le cas de la France autour du tournant religieux de 1789. Jusque là, les choses sont relativement simples : une religion est ce qui fait clef de voûte pour un pays, pour la France la forme de catholicisme qui est la sienne, comme avec d'autres religions pour les autres pays. 1789 a amorcé un tournant, qui a influencé bien d'autres pays. Depuis lors pour la France, de plus en plus, progressivement la religion qui fait clef de voûte n'a plus été le catholicisme, même s'il est resté alors la religion de la majorité des Français. Le catholicisme devenant un culte, selon de vocabulaire consacré, à l'instar des autres cultes, mais n'étant plus de la façon de l'Ancien Régime, la clef de voûte symbolique de la cité, ce qui relie une cité, un pays donnés, selon une des étymologies du mot religion, « ce qui relie ». Le catholicisme ne joue plus de la même façon, en France, ce rôle qui y est dévolu désormais à la symbolique révolutionnaire : table des droits de l'Homme, drapeau, devise, etc. Ce n'est pas le cas de tous les pays d'Europe tout aussi attachés aux droits humains, prenons l'Angleterre, ou l'anglicanisme est toujours la clef de voûte symbolique, ce qui relie, donc.
Autant de traditions et de religions, au fond, une par pays pour faire simple. À l'intérieur de ces pays peuvent se déployer d’autres traditions religieuses, divers cultes. Une structure symbolique unifiante par pays, qui antan était sa religion, plusieurs cultes.

Au-delà de cette pluralité complexifiée est le religieux proprement dit, qui lui, est un, en deçà des structures qu'il peut prendre, et qui, on l'a dit, sont plurielles : religions, cultes et traditions diverses. Le religieux en ce sens est ce qui relie à tout un au-delà, ou à des profondeurs, de façon symbolique, relier selon une étymologie (celle de Lactance – IVe s. ap. JC), relire selon une autre, plus ancienne (celle de Cicéron – Ier s. av. JC), relire sa vie, le monde, l'histoire selon une aspiration unifiante.


Trois pôles de la culture : archétypal – prophétique – philosophique

Je vous propose à présent de penser la culture selon trois pôles – cela vaut pour toutes les traditions et civilisations du monde.

Je nommerai ces trois pôles : archétypal – prophétique – philosophique. Ils concernent la culture commune de l'humanité, ils en concernent toutes les traditions, religions et civilisations.

Le pôle archétypal est le pôle qui se rapproche le plus de ce qui concerne l'autochtonie du religieux, on va voir en quoi, sans être étanche, loin s'en faut, aux apports non-autochtones.
J’emprunte le vocable, renvoyant aux archétypes, à C.G Jung, qui lui-même emprunte le terme à Platon. Lesdits archétypes présentés par Jung relèvent de la structure fondamentale des êtres humains, étant inscrits dans l'inconscient, et dans l'inconscient collectif. Ils prennent des figures diverses selon les lieux et civilisations, mais ils ont quelque chose de fondamentalement commun sous ces figures diverses. Ils se déploient dans le rêve et dans les mythes. Ce pôle, archétypal, correspond donc simplement à ce qu'on appelle les religions traditionnelles – je dirais plutôt l'aspect traditionnel du religieux – qui existe sur tous les continents, et qui a sur tous les continents une coloration autochtone, tout en n'étant pas limité à l’autochtonie. Des recoupements d'un pays à l'autre, d'une tradition à l'autre, sont possibles. Ainsi d'Osiris identifié à Dionysos par les Grecs.
C'est ainsi que d'Hérodote (Ve s. av. JC) à Jules César (Ier s. av. JC), on a reconnu sous les figures des dieux et sous les légendes et mythes, l'équivalent d'un pays à l'autre. C’est en ce sens que le pôle archétypal est bien universel. Du chamanisme aux traditions africaines et aux mythes européens, on a affaire à des déploiements divers de la structure archétypale inconsciente des êtres humains, inconscient personnel et collectif. Je vais donner des exemples concrets concernant l’Europe.

Une autre pôle est celui que j'ai appelé le pôle prophétique. Prophétique en ce sens qu'il porte une interrogation permanente sur le pôle archétypal, de l'ordre d'un approfondissement intuitif. Ce pôle est très prégnant dans les traditions se réclamant de la figure biblique d'Abraham, et de ce qu'André Chouraqui a appelé son intuition assumée comme révélation, concernant sa vocation par le Dieu Un, unifié, à un déplacement radical, à quitter ce en quoi il se reconnaît, ou croit se reconnaître pour « aller vers », « aller pour », « aller pour lui ». Les remises en question prophétiques portées à ce pôle ne valent pas négation du pôle archétypal (bien qu'elles connaissent ce risque), ni a fortiori destruction de celui-ci, mais valent en regard des déploiements archétypaux dont le pôle prophétique participe aussi.
Ainsi, ce pôle s'impose de lui-même largement, voire universellement, au-delà de sa sphère d’émission première. Très prégnant dans les traditions se réclamant du personnage d'Abraham, ce pôle est repérable aussi ailleurs. Pour l'Antiquité, on a souvent parlé du zoroastrisme persan, peut-être aussi chez Akhenaton en Égypte, que je situe pour ma part plutôt dans le 3e pôle, le pôle philosophique.

Le pôle philosophique relève, à partir des pôles archétypal et prophétique, d'un processus d'abstraction, d'un dégagement de principes. Avec le risque de perdre de vue l'enracinement archétypal et prophétique de ce travail d'abstraction, voire la négation de leur légitimité. Sous cet angle, l’histoire de l'Europe laisse apparaître que les ruptures entre les trois pôles correspondent à des moments de désintégration dangereux.
Comme figures connues de ce travail religieux de dégagement de principes, je citerai bien sûr Platon et Bouddha, où sur la base de mythes ou d'ascèse religieuse, et par un travail philosophique, se dégage une relecture unifiante du religieux. C'est, me semble-t-il, aussi l'effort de la réforme d'Akhenaton, dont l'échec peut s'expliquer par une insuffisante prise en compte du pôle archétypal, qui est donc revenu avec son successeur comme retour du refoulé.
Je précise que personnellement, la lecture de l'hymne à Aton (parlant par exemple d'Aton faisant croître les fétus dans les ventres des femmes – auquel le pharaon avait bien remarqué que le soleil n'a pas accès !) m'a convaincu qu'Akhenaton n'est pas un adorateur du soleil, mais que le disque solaire symbolise pour lui le Dieu unique.
On trouve aussi le processus d'abstraction philosophique dans l'art. On peut penser à la statuaire grecque à la recherche de l'archétype de la Beauté. On peut penser aussi aux représentations et à la statuaire de l'art africain, ou aux masques, qui relèvent du travail abstraction.

Ce sont donc ces trois pôles que j'aurai en vue dans la lecture du cas européen que je vous propose pour dire que la culture est une et universelle.



Les polarités dans l'univers européen


L'Europe et le pôle archétypal

L'Europe connaît, à l'instar des autres continents, des mythes, enracinés dans un inconscient collectif plongeant en des temps immémoriaux, mais qui n'en sont pas moins toujours présents et actifs. Des mythes, qui selon la caractéristique de ce pôle-là du religieux, ont cette universalité qui les fait se reconnaître dans des mythes d’autres espaces, d’autres provenances, tout en gardant leur coloration autochtone. Ainsi Hérodote, l'historien grec, affirme que si les divinités grecques ont leur origine propre, leurs noms leur viennent d’Égypte, dont elles ont donc reçu l'influence dans l'imaginaire, qui ne les a pas empêchées d'être ancrées aussi dans l’imaginaire autochtone. On sait aussi que les dieux grecs ont leur exact équivalent latin – et là on passe à l'Europe occidentale, qui dans l'Antiquité et au Moyen Âge se distingue par ce que le latin y est la langue véhiculaire. Et l'on retrouve cette caractéristique du religieux archétypal lorsque Jules César dans sa Guerre des Gaules, où il relate sa conquête, fait se recouper les dieux celtes et leurs équivalents romains, qu'il reconnaît sans peine. On voit donc une ligne d'équivalence des divinités, qui va de l’Égypte, et plus haut de l’Éthiopie (comme pour l’Éthiopienne Andromède), à la Gaule et au monde celte, puis germanique. Le tout selon des traditions d'abord orales.
D'où des variantes importantes entre Homère et Hésiode (tous deux du VIIIe S. av. JC), pour les Grecs, puis Ovide (Ier s. av. JC – Ier s. après) pour les Latins. L'oralité est première, et dans un premier temps sans doute primordiale, pour laisser la tradition vivante. C'est ainsi qu'on connaît le cultuel celte surtout par ce qu'en a écrit Jules César : chez les Celtes, il était interdit d'écrire les mystères du religieux oral sous peine de mort – non pas qu'il ne savaient pas écrire !, mais pour garder la tradition vivante.
L'écrit vient ici aussi probablement d’Égypte, réservé aux initiés, dans les hiéroglyphes, de même que les représentations, qui sont à l’origine une forme d'écriture, sacrée comme le nom de hiéroglyphe l'indique. Puis l’Écriture sacrée est devenue livre(s) dans l'héritage juif en premier lieu.

En tout cela, on a une dimension proche du rêve, lieu de la prophétie, qui en Europe occidentale, prend donc ses caractéristiques propres, qui survivent jusqu'aujourd'hui dans des légendes diverses.


Rome face aux Barbares et le pôle philosophique

De longue date, il s'est agi aussi de repenser ce fond archétypal commun au-delà de ses caractéristiques diverses. Cela dans un travail de réflexion et d'abstraction, qui là aussi s'origine, selon les Grecs, en Égypte, à travers l'orphisme et le pythagorisme, reliés aux mystères d'Isis et d'Osiris. Le pythagorisme est l'arrière-plan mystérique des développements de Platon, qui seront décisifs dans la suite des temps, et notamment pour l'Europe occidentale. On pense à Cicéron (Ier s. av. JC) bien sûr, pour le néoplatonisme, mais autres écoles latines, on peut penser à Lucrèce et l'épicurisme, école grecque, comme à Sénèque et au stoïcisme, école grecque aussi, initiée par Zénon de Citium (fin IVe s. av. JC), que les textes d'alors présentent comme un phénicien noir, d’origine égyptienne.
Ce sont là les fondements philosophiques anciens de l'Europe de l’Ouest, à partir desquels l’expansion impériale romaine opère une unification philosophique des traditions diverses et une intégration de celles des Barbares (à savoir ceux dont la langue n'est pas le latin), principalement celtes puis germaniques.
Rome reste la clef de voûte d'une unification opérée dans une violence militaire souvent terrible, qui n'empêche pas les Barbares de finir par s'y reconnaître, à l'appui de l’application politique du travail philosophique de synthèse des traditions archétypales.


Rome et le christianisme (oriental) et le pôle prophétique

Outre ces deux pôles, l'archétypal, autochtone, mais ouvert aux autres influences, et le philosophique qui pour l'Occident s'origine à l’étranger, à l'Est du bassin méditerranéen, en Grèce avec en arrière-plan l’Égypte, un troisième pôle est constituant de l'Europe occidentale, le pôle que j'ai appelé prophétique, ici sous la forme du christianisme, religion orientale, que l'Empire romain adopte au IVe siècle, non sans réticences antécédentes !
Le christianisme y prend sa coloration propre, notamment sous l'angle de la langue véhiculaire latine, alors que le christianisme originel est araméen, et liturgiquement hébraïque, avant de se répandre et de s'écrire dans cette langue universelle des juifs de la diaspora d'alors, le grec. En Occident, ce sera le latin, qui deviendra la langue liturgique après avoir été la langue véhiculaire. La langue de la culture aussi, et de la philosophie occidentale. Figure célèbre, bien sûr, le nord-africain chrétien Augustin, philosophe latin dont la pensée est un pilier essentiel de la pensée occidentale.

Tel est le monde romain, monde impérial qui est la racine de l'Europe de l’Ouest : un empire romain d'origine orientale, grecque, dans sa philosophie, malgré sa capitale en Occident, un empire dont le pilier symbolique et prophétique est le christianisme, religion orientale, qui s'enracine dans le terreau d'un inconscient collectif émergeant dans les mythes et les légendes qui en colorent la spécificité.

La synthèse, l’intégration de ces trois pôles ne se fera pas sans difficultés, conflits et violence.



Conflictualité et processus d'intégration


Prophétique (mission – Martin, Boniface, etc.)

Le pôle prophétique reçu de l'Orient par l'Empire romain d'Occident s'impose certes par sa force propre, en lien avec la profondeur archétypale de l'intuition qui le fonde.
Il n'en reçoit pas moins, après la conversion au christianisme de l'empereur Constantin en 312, et surtout après qu'il soit devenu la religion officielle de l'Empire, en 381, sous Théodose, l'appui de la force, étant devenu la clef de voûte symbolique de la cité, qui donne à terme son soutien aux missionnaires, lesquels ont cependant commencé à œuvrer avec la conversion de l'Empire, avant son appui.
L'identité romaine du christianisme devient rapidement un acquis, au point qu'un père de l’Église comme Orose semble identifier, face aux Barbares, romain, chrétien et homme.
Lorsque Clovis, roi franc, passe au christianisme orthodoxe, en 498, dans une conversion qui ressemble fort à celle de Constantin, il devient ipso facto vassal de l’empereur de Constantinople, avec le titre de « Patrice de Romains » dont l’empereur oriental est alors la figure centrale.

Parallèlement les valeurs humaines du christianisme jouent un rôle certain dans son expansion.
Ainsi, la figure de saint Martin de Tours est remarquable, significative et de la force de ces valeurs, et de sa romanité personnelle. Martin est en effet d'abord soldat romain. C'est comme tel qu'il va offrir, l'image est célèbre, la moitié de son manteau à un pauvre. Comme soldat romain, il est propriétaire de la moitié de son manteau, l'armée détenant l'autre. Il offre donc au pauvre la moitié qui lui appartient.
L'appui du pouvoir civil se confirme plus tard lors de l’Alliance des carolingiens, héritiers de l'Empire, avec les moines anglo-saxons convertis au christianisme romain, qui évangélisent le monde germanique, avec des figures comme saint Boniface. Un christianisme impérial et papal, romain en ce sens désormais, s’opposant aussi bien aux religions archétypales antécédentes, qu'au christianisme peu romanisé des Celtes, des îles britanniques et de la Bretagne.

Il apparaît ainsi que le pôle prophétique est devenu la clef de voûte symbolique de l'architecture civilisationnelle de l’Europe de l'Ouest issue de l'Empire romain. On perçoit aussi que les conflits sont latents avec le pôle archétypal antécédent, qui va bientôt nourrir l’imaginaire d’opposition à la sorcellerie, lieu de survivance des cultes archétypaux pré-chrétiens. Opposition aussi avec le pôle philosophique, la philosophie étant devenue « la servante de la théologie » selon la formule célèbre de saint Augustin.


Philosophique (Antiquité et Moyen Âge – d'Augustin à l'Aristote arabe)

Augustin (Ve s.), évêque d'Hippone, en Algérie actuelle, est un pilier essentiel non seulement de la théologie, mais de toute la philosophie occidentale.
C'est de lui que se réclament tous les penseurs d'Europe de l'Ouest depuis le Haut-Moyen jusqu'aux Réformateurs du XVIe s. inclus, de même que l'âge classique.
Cela vaut, au Moyen Âge, jusqu'à l’organisation de la Cité, au prix de diverses interprétations de son œuvre La Cité de Dieu, interprétations dont certaines fondent ce qu'on a appelé l'augustinisme politique. Quoiqu’en eût pensé Augustin lui-même, on s'est appuyé sur son œuvre pour fonder le pouvoir politique de l’Église romaine.
Et c'est encore en regard de sa pensée que ce pouvoir politique sera vivement contesté au Moyen Âge par les mouvements dissidents divers, dont le plus connu, le mouvement cathare, avec une autre hiérarchie que celle de l’Église catholique romaine, subira des persécutions allant de la Croisade contre les terres d'Oc à la mise en place de l'Inquisition.
L’Église romaine comme ceux qui contestent son pouvoir s'appuient sur la conviction commune que le monde naturel est irrémédiablement corrompu – il est la cité terrestre où, selon la formule d’Augustin, règne l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, contre la Cité de Dieu où règne l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. Ce qu'on a qualifié de platonisme chrétien.
Pensée issue de Platon, privilégiant de monde céleste des Idées, Platon dont le disciple dissident Aristote posait que lesdites Idées étaient essentiellement structure de la nature. Nature, c'est-à-dire physique selon le grec. Or le monde latin ignore alors les textes d’Aristote sur la Physique et la Métaphysique, non traduits. Or ils ont été traduits en arabe. Et voilà qu'au XIIIe siècle, alors qu'un dialogue s'est instauré entre le monde latin et le monde arabe, la philosophie d'Aristote et ses commentaires arabes – notamment ceux d'Averroès – sont traduits de l'arabe en latin, inaugurant une véritablement révolution de la pensée, posant une nouvelle perception de la nature, qui débouchera en Occident sur ce qui a été appelé averroïsme politique : si une nature en soi positive existe, peut s'y fonder une réalité politique qui ne dépende pas de l’Église. Ce sont là les premiers linéaments de ce qui deviendra bien plus tard la laïcité... Où le pôle philosophique de la culture acquiert une nouvelle prise de conscience de lui-même, au prix peut-être, à l'appui du pôle prophétique, d'une oblitération du pôle archétypal.


Archétypal (cycle arthurien / « sorcellerie » et psychologie)

Le pôle archétypal renvoie en effet au zones non-rationnelles de nos âmes, à l'inconscient. Et si dans un premier temps se vit une véritable synthèse entre les trois pôles, achevée au XIIe s., cette synthèse va se dissoudre à partir du XIVe s. avant de nouvelles synthèses.
Le XIIe siècle est l'époque de la mise en écrit du cycle arthurien, qui réfère nettement au pôle archétypal. Ce sont, dans le cycle arthurien et la quête du Graal, des éléments importants de la mythologie indo-européenne (Henry Corbin a montré les enracinements jusqu'en Iran du mythe du Graal) – ici sous leur espèce celte –, qui sont relus dans une perspective chrétienne. Où le Graal mythologique devient la coupe recueillant le sang du Christ.
Ce moment de synthèse se dissoudra par la suite, lorsque les survivances mythologiques archétypales deviendront suspectes, poursuivies bientôt au titre d'hérésie – hérésie de sorcellerie en l’occurrence. C'est le moment de la chasse aux sorcières, qui débute au XVe siècle et qui culmine au XVIIe s.
Ce pôle, archétypal, se survivra cependant, à travers un discours symbolique reçu à la Renaissance notamment via la mythologie alchimique, que la psychologie des profondeurs au XXe s., avec C.G. Jung principalement, relira comme expression symbolique, à l'instar du rêve et de la mythologie en général, de l'inconscient, et de l'inconscient collectif.

*

Au terme de ce parcours en Europe de l'Ouest, on peut dire que la culture que l'on considérerait comme autochtone y est, comme partout ailleurs, une réalité universelle, les éléments autochtones, expression archétypale relativement spécifique aux différentes traditions ancestrales étant eux-mêmes en participation de cette universalité, évidente dans l'héritage philosophique comme dans les questionnements prophétiques.
C'est bien d'une synthèse qu'il s'agit, via une entrée particulière dans la culture universelle, une synthèse qui est la culture, une synthèse dont, pour l'Europe de l’Ouest, l’œuvre de Dante, au XIVe s., par exemple, œuvre pétrie de christianisme (d'origine orientale), de philosophie aristotélicienne (venue du monde arabe), et de mythologie archétypale, nous donne une superbe expression poétique.


RP,
Colloque de l'UPACEB, Paris, CNAM, 25 septembre 2015


samedi 19 septembre 2015

La Parole, une mémoire d'avenir





« Une histoire d'avenir », annonce le programme de ces Journées européennes du patrimoine 2015 : mais y a-t-il un avenir ? Peut-être pas ! En tout cas pas « écrit » au sens où on pourrait en connaître quelque chose. L'avenir, s'il doit y en avoir un, est ce que, avec crainte ou espérance, l'on envisage au présent ! L'avenir n'existe pas, ou pas encore – s'il doit jamais exister ! L'avenir n'est qu'hypothétique, de même que le passé n'existe pas, ou n'existe qu'au présent, comme mémoire.

Mémoire comme enracinant un avenir possible. Mémoire où une parole d'avenir s'enracine au fond de nous-mêmes comme parole... prophétique – « prophétie » qui n'est jamais divination (rappelons-nous : rien n'est écrit de lisible) ; mais lieu d'enracinement de l'avenir jusqu'en l'inconscient. Comme « Les rêves [qui] peuvent quelquefois annoncer certaines situations bien avant qu'elles ne se produisent. Ce n'est pas nécessairement un miracle, ou une prophétie. Beaucoup de crises, dans notre vie, ont une longue histoire inconsciente. Nous nous acheminons vers elles pas à pas, sans nous rendre compte du danger qui s'accumule. Mais ce qui échappe à notre conscience est souvent perçu par notre inconscient, qui peut nous transmettre l'information au moyen du rêve. » (C.G. Jung, L'homme et ses symboles)

« Patrimoine du XXIe siècle », précise le thème de ces journées 2015. Un élément de patrimoine du XXIe siècle en ce début de ce siècle : la mémoire de ce qui va de 2001 à 2015, qui offre déjà quelque chose de ce siècle à sa lecture, sa relecture, selon cette étymologie de religion : relecture. En religion protestante, en relecture protestante (particulièrement, et à l'instar des religions juive et chrétienne en général), la « méthode » de lecture, de relecture, de remémoration donc, se situe en regard de la Bible – de la Parole biblique qui s'ouvre par la révélation de la création comme effet d'une Parole, la Parole créatrice, avec une injonction à notre mémoire : notre avenir se source comme parole qui nous fait être et comme mémoire de cette parole où il s'enracine comme avenir possible.

Pour illustrer cela, parlant de mémoire, on se souvient de la série télévisée « Mission Impossible » et de son invariable introduction : « Bonjour, Monsieur Phelps. Votre mission, si toutefois vous l'acceptez... ». Etc. Introduction qui, après la description de ladite mission, se terminait par ces mots : « Ce message s’autodétruira dans cinq secondes ».

*

Le silence (message autodétruit), écho silencieux au silence d'avant le message, d'avant la mission... Puis la parole, qui crée et confie la mission – l'avenir donc – via son acceptation, acceptation qui pour chacun de nous a eu lieu : nous avons accepté : la preuve, nous sommes ici !, en ce monde – car notre mission est portée en ce que nous sommes – qui marque le fait que nous l'avons acceptée.

Nous n'avons pas demandé à naître ?, croyons-nous communément. Erreur de perspective. Non seulement nous en fûmes d'accord, nous en sommes d'accord, mais nous fûmes même d’accord avec ce que nous sommes individuellement – jusqu'à nos appartenances civilisationnelles, religieuses, etc. Autant d’aspects de ce qui est notre mission – mission choisie – mission « toutefois acceptée », malgré la rouspétance selon que lorsqu'une âme est envoyée en ce monde, elle rechigne, comme le rapporte une tradition du judaïsme. Puis (gardant toutefois des traces rouspétancières de cette rechignance), elle oublie...

Car cela s'ancre avant même notre naissance. Avant le passage à l’être. Le désir d’être qui débouche sur la conception, la croissance du fétus puis la naissance, via les contractions de la mère. Françoise Dolto nous enseigne que l’enfant est le produit de trois volontés. Celle du père et de la mère, certes, mais aussi la sienne propre. Il ne viendrait pas à l’être sans son désir propre de devenir !

*

Par analogie, il est possible de dire que la Création est advenue parce qu’elle l’a bien voulu ; nous l’avons bien voulu ! Avant même d’être. Prière silencieuse, comme volonté d'advenir, de la création non encore advenue, prière qui a été émise et exaucée. La question face au mal est de savoir si l’on a bien fait ! Quoiqu’il en soit, c’est fait : le monde est là.

Prière comme volonté d'advenir / d'avenir, prière dans le silence à laquelle répond une parole...

Ainsi le Prologue de l’Évangile de Jean enseigne qu' « au commencement était la Parole », en écho au livre de la Genèse où la création procède dans la Parole créatrice : « Dieu dit » et la chose fut... Et la Parole est devenue chair poursuit l’Évangile de Jean – comme accomplissement d'une espérance (l'Évangile de Jean parle de la venue du Christ). Ce faisant on demeure, plus que jamais, au cœur de la parole performative, créant ce qu'elle dit, ouvrant donc un avenir potentiel, ouvrant sur son actualisation, sa réalisation.

Prière silencieuse, prière dans le silence, prière d'être à laquelle répond une parole qui fait être : Dieu dit « Que cela soit », et cela est.

Le cœur de cela est exprimé dans le mythe juif du Tsimtsoum - ou contraction - (du rabbin Isaac Luria) :
« C'est en concevant le vide en soi pour accueillir l'altérité du monde, c'est en se retirant de lui-même en lui-même que Dieu créa le monde. De ce vide de Dieu, surgit le monde. La création de l'espace vide rend possible l'altérité à partir de la séparation. » (Marc-Alain Ouaknin, Concerto pour quatre consonnes).
« Né à Jérusalem en 1534 et mort à Safed en 1572 à l'âge de 38 ans, Isaac Louria a enseigné à un moment clef de l'histoire d'Israël, quand elle s'est trouvée confrontée à l'expulsion des juifs d'Espagne (1492) et à l'émergence de la pensée moderne. […] La Cabale de Rabbi Isaac Louria […] distingue trois temps dans la création.
[Tsimtsoum / retrait – Chevirat / brisure – Tiqoun / réparation]
Tsimtsoum : Retrait. Dieu ne commence pas par se révéler à l'extérieur de lui-même, mais par se retirer de lui-même, en lui-même. Par cet acte, il laisse au vide une place en son sein. Il se retire […], il crée un espace pour le monde à venir. […] Pour se manifester, il aura fallu qu'au préalable il se retire, qu'il laisse place à un néant à partir duquel la création est possible. »
(Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum, Introduction à la méditation hébraïque, Albin Michel, 1992, p. 31)

Extrait du livre "L'Arbre de Vie" du Cabaliste le ARI (Isaac Luria) - traduction Nelly Baron © :
« Sache qu'avant la création, seule existait la lumière supérieure
qui, simple et infinie,
emplissait l'univers dans son moindre espace.
Il n'y avait ni premier ni dernier, ni commencement, ni fin,
Tout était douce lumière harmonieusement et uniformément équilibrée
En une apparence et une affinité parfaites,
Quand par Sa volonté furent créés le monde et Ses créatures,
Dévoilant ainsi Sa perfection,
- source de la création du monde -,
Voici qu'Il se contracta en Son point central,
Il y eut alors restriction et retrait de la lumière,
Laissant autour du point central entouré de lumière
Un espace vide formé de cercles.
Après cette restriction, d’En-haut vers En-bas
Un rayon s'est étiré de la lumière infinie
Puis est descendu graduellement par évolution dans l'espace vide.
Épousant le rayon, la lumière infinie dans l'espace vide est alors descendue,
Et tous les mondes parfaits furent émanés.
Avant les mondes, il n'y avait que Lui,
Dans une Unité d'une telle perfection,
Que les créatures ne peuvent pas en saisir la beauté,
- car aucune intelligence ne peut Le concevoir,
Car en aucun lieu Il ne réside, Il est infini, Il a été, Il est et Il sera.
Et le rayon de lumière est descendu
Dans les mondes, dans la noire vacuité,
Chacun de ces mondes étant d'autant plus important
Qu'il est proche de la lumière,
Jusqu'à notre monde de matière, au centre situé,
A l'intérieur de tous les cercles, au centre de la vacuité scintillante,
Bien loin de Celui qui est Un, bien plus loin que tous les autres mondes,
Alourdi à l'extrême par sa matière,
Car à l'intérieur des cercles il est,
Au centre même de la vacuité scintillante... »


Silence / prière puis parole / promesse dans un amour souffrant. Car la réponse à la prière de la création demandant silencieusement d'advenir, la réponse qui lui ouvre l'avenir est souffrante comme toute réponse d'amour. Car c'est une réponse d'amour que cette réponse, chargée de « malgré », car l'avenir sera aussi chargé de souffrance – faisant dire à L’Ecclésiaste que le plus heureux est encore celui qui n'est pas né, qui n'a pas vu le mal qui se fait sous le soleil. Mais la réponse est offerte pourtant, souffrante comme tout don d'amour. Je crois que c'est ce que la première épître de Jean a lu de la crucifixion : signe d'un amour souffrant depuis l’origine du monde. C'est dans cette épître en effet que l'on trouve la fameuse formule, « Dieu est amour », qui fonde l'autre formule de la seule même épître : « Dieu est lumière ». Car ce mystère originel donne son sens, sa lumière, au monde. L'avenir porté dans cette parole comme réponse est un risque perçu ipso facto, celui de l’exaucement de cette prière silencieuse, exaucée quand même, par amour, amour souffrant ipso facto.

Parole créatrice : c'est ce qu’en donne le récit biblique : récit / promesse et ouverture, un récit qui donne depuis ce 14 septembre 2015 la date symbolique de 5776 années depuis cette ouverture, au récit de la création du monde vers un avenir pas écrit. Ouvert comme possibilité de parole / de réponse, qui, en réponse au silence, fonde l'avenir éventuel dans la mémoire enfouie de cette parole / promesse. Une Parole comme mémoire d'avenir...


Journées européennes du patrimoine 2015
"Le patrimoine du XXIᵉ siècle, une histoire d’avenir"
RP, Poitiers 19/09/15