<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: janvier 2014

jeudi 23 janvier 2014

"Christ est-il divisé ?" (1 Co 1, 13)




Ésaïe 57, 14-19 ; Psaume 36, 5-10 ; 1 Corinthiens 1, 1-17 ; Marc 9, 33-41

1 Corinthiens 1, 1-17
1 Paul, appelé à être apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu, et Sosthène le frère,
2 à l’Église de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous ceux qui invoquent en tout lieu le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre ;
3 à vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.
4 Je rends grâce à Dieu sans cesse à votre sujet, pour la grâce de Dieu qui vous a été donnée dans le Christ Jésus.
5 Car vous avez été, en lui, comblés de toutes les richesses, toutes celles de la parole et toutes celles de la connaissance.
6 C’est que le témoignage rendu au Christ s’est affermi en vous,
7 si bien qu’il ne vous manque aucun don de la grâce, à vous qui attendez la révélation de notre Seigneur Jésus Christ.
8 C’est lui aussi qui vous affermira jusqu’à la fin, pour que vous soyez irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus Christ.
9 Il est fidèle, le Dieu qui vous a appelés à la communion avec son Fils Jésus Christ, notre Seigneur.
10 Mais je vous exhorte, frères, au nom de notre Seigneur Jésus Christ : soyez tous d’accord, et qu’il n’y ait pas de divisions parmi vous ; soyez bien unis dans un même esprit et dans une même pensée.
11 En effet, mes frères, les gens de Chloé m’ont appris qu’il y a des discordes parmi vous.
12 Je m’explique ; chacun de vous parle ainsi : « Moi j’appartiens à Paul. – Moi à Apollos. – Moi à Céphas. – Moi à Christ. »
13 Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?
14 Dieu merci, je n’ai baptisé aucun de vous, excepté Crispus et Gaïus ;
15 ainsi nul ne peut dire que vous avez été baptisés en mon nom.
16 Ah si ! J’ai encore baptisé la famille de Stéphanas. Pour le reste, je n’ai baptisé personne d’autre, que je sache.
17 Car Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Évangile, et sans recourir à la sagesse du discours, pour ne pas réduire à néant la croix du Christ.


Marc 9, 33-41
33 Ils allèrent à Capharnaüm. Une fois à la maison, Jésus leur demandait : « De quoi discutiez-vous en chemin ? »
34 Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils s’étaient querellés pour savoir qui était le plus grand.
35 Jésus s’assit et il appela les Douze ; il leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
36 Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d’eux et, après l’avoir embrassé, il leur dit :
37 « Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même ; et qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »
38 Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas. »
39 Mais Jésus dit : « Ne l’empêchez pas, car il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi.
40 Celui qui n’est pas contre nous est pour nous.
41 Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.


*

Je suis de Paul, de Pierre, d'Apollos..., de Luther, du pape, de Calvin, etc. (sans compter les leaders vivants actuellement). Que chacun mette le témoin du Christ qu'il voudra ou qu'il privilégie comme le sien. Ou, raccourci, qu'il se réclame directement du Christ, oubliant que Christ non-divisé est Christ total, tête et membre. Celui qui se réclame du Christ, « moi du Christ » en 1 Co (se posant dès lors au-dessus des autres), est bien celui que l'on retrouve dans le « chasseur de démons » de Marc... Où Marc ch. 9 apparaît bien comme ayant la même problématique que Paul aux Corinthiens, et donne la même réponse.

Car ce que répond Jésus aux disciples est ce que les disciples rediront, et que l'on retrouve chez Paul aux Corinthiens — c'est la même réponse ! Celle que Jésus donne dans un geste, des plus éloquents pour souligner son propos : placer un enfant au milieu d'eux.

… Alors que Jésus vient d’annoncer à ses disciples qu’il va être crucifié, eux s’interrogent pour savoir qui d’entre eux est le plus grand ! Décalage frappant... Un décalage que soulignera Paul — lui prêche Christ crucifié, écrit-il — lorsque les disciples des disciples rejouent le même scénario que les douze en Marc 9 ! La manie semble donc dès le premier siècle avoir la vie assez dure pour que la mise en garde vaille... encore pour nous !

*

Et Jésus de demander calmement à ses disciples, et à nous parmi eux : « De quoi discut(i)ez-vous en chemin ? » ! Cela avec une absence d’indignation qui s’explique sans doute par une grande tolérance à notre égard. Peut-être aussi, du coup, la tolérance étant liée à la fatigue (l'histoire de l’avènement de la tolérance dans nos civilisations l'a trop montré), peut-être son calme à l'égard de ses disciples est-il dû à une lassitude, comme en prévision des siècles ultérieurs qui verront cette manie se perpétuer, jusqu'à déboucher sur des querelles... et jusqu'à des guerres !

*

Puis Jésus met un enfant au milieu des disciples. Il vient de leur donner cette forte leçon : « si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier et le serviteur de tous ». Invitation donc, à se faire le dernier : ça vaut pour les douze, pour leurs disciples à Corinthe, et pour nous.

Mais que donne-t-il en exemple dans cet enfant ? Il faut bien répondre à cette question. Est-ce son innocence, comme on aime parfois le répéter. Mais il suffit d’avoir observé un enfant, ou d’avoir un peu la mémoire de notre propre enfance pour considérer avec prudence l’innocence de ces arracheurs d’ailes de mouches. Est-ce alors leur absence de sens critique qui nous serait donnée en exemple ? Sûrement pas, quoique cette hypothèse ait dû avoir très tôt du succès, puisque Paul s’empresse de dire aux Corinthiens que sous cet angle, il ne leur faut pas se comporter comme des enfants. Serait-ce alors la simplicité de l’enfant que Jésus soulignerait ? Peut-être en un sens. En ce sens qu’un enfant n’a pas encore appris tous les rouages de la tortuosité. Mais à y regarder de près l’explication est insuffisante. Les disciples ne sont pas si experts que cela en manœuvres.

Si c'est sûrement bien d’humilité, dont relève la simplicité, qu'il s'agit, ce n'est pas l’humilité subjective, l’humilité d’attitude qui serait celle de l’enfant qui est mise en exemple ! Il suffit d’en voir un faire un caprice, pour se rendre compte qu’ils ne se prennent déjà pas pour quantité négligeable… Et, ici, pour nous : ne vous comportez pas comme des enfants, dira Paul !

Non ce n’est pas parce que l'enfant serait remarquable ou qu’il aurait déjà appris à être confit en sainteté, serait-ce sous forme d’humilité, que Jésus le donne en exemple. C’est d'humilité objective qu’il s’agit : à savoir que l'enfant, on le regarde de haut, on le considère comme quantité négligeable ; bref, au fond, on le méprise. Eh bien c’est en cela qu’il ressemble à Jésus, qui tout roi qu’il est devant Dieu, va être méprisé, rejeté, crucifié — nous prêchons Christ crucifié, écrira Paul —, tandis que les siens tirent des plans sur la comète et spéculent sur leur grandeur respective au regard de leur place dans le gouvernement messianique. Voilà où l’enfant est pour eux, pour nous, un exemple : une figure de Jésus, et par lui, de Dieu.

*

Et puis au fond, il y a là une leçon sur la liberté : celui qui veut s’exalter lui-même, acquérir de la gloire, se donner une identité, fût-ce via Paul, Pierre, Apollos, etc, ou mieux que tous les autres, se pense en prise directe et solitaire avec le Christ, celui-là passe à côté de sa vraie identité, en Christ. Nos identités ecclésiales, confessionnelles, dénominationnelles, qui donnent nos divisions, sont secondes, comme aussi les identités que nous donnent nos fonctions.

Car nous n’avons de vraie identité chrétienne qu'en Christ dont nous sommes membres et dès lors membres les uns des autres, formant ensemble le corps du Christ tel qu'il nous est donné dans l’Esprit saint.

Tandis que le plus méprisé apparemment, celui que nul ne considère en ce qui concerne les choses sérieuses comme les positions les plus élevées Royaume du Christ, tel l’enfant, peu considéré quant aux choses sérieuses, vit dans une parfaite liberté à l’égard tant de l'auto-polissement de son image que de la mare de flatterie qui préoccupe tant les chercheurs de trônes et de couronnes que nous pouvons tous être à notre façon : il y a aussi des couronnes à nos échelles, et qui suscitent bien des amères compétitions, comme dans les entreprises et conseils d'administration, certes, mais aussi jusqu’aux Églises, à l'intérieur d'elles et entre elles… et c'est cela qui apparaît déjà à Corinthe. Et que dire après ? Ici, entre nous...

Alors, dans le Christ, qui n’a pas regardé comme une proie la gloire de Dieu qui est sienne dans l’éternité, celui qui le reçoit comme l’enfant jugé comme lui sans grand intérêt, — reçoit Dieu lui-même présent dans son envoyé, dont on ne perçoit pas assez que la gloire passe par son humiliation, la croix, trop indigne pour qu’on puisse croire qu’elle est le lot du glorieux, du Fils d’éternité. Combien est-il tentant de préférer la gloire du Christ à sa croix ! Mais il n’est de gloire que celle de la croix. Au pied de laquelle éclate le ridicule, oui le ridicule, de nos prétentions à des supériorités individuelles ou ecclésiales : je te suis supérieur parce que j'occupe tel poste, telle fonction, parce que j'ai telle pratique ou telle autre dans l'attente de la venue du Royaume, telle façon de baptiser, de célébrer le repas du Seigneur, ou parce que je suis de Paul, de Pierre, d'Apollos, etc, ou parce que je me réclame directement du Christ ?!

Ne l'empêchez pas, dit toutefois Jésus — manifestement tolérant, par fatigue, patience et compassion. Ne l'empêchez pas : il est aussi, même s'il l'ignore éventuellement, membre du même corps que vous — et sachez tous que vous êtes disciples ensemble d'un crucifié, et que si votre foi chrétienne est sérieuse, vous êtes crucifiés avec lui, de sorte que déjà vous vivez avec lui, en lui, que votre vie, votre vraie identité, est cachée avec lui, le Ressuscité, en Dieu.


RP, Semaine de l'Unité, 23.01.14, Poitiers, Ste Radegonde
Praille, monastère des Bénédictines, 27/01/14


mardi 21 janvier 2014

De l'œcuménisme - repères anciens et récents




Œcuménisme : qu'est-ce à dire ?... Oikoumene

— Éléments de définition du mot « Oikoumene »

1. La terre habitée
- La portion de la terre habitée par les Grecs, en opposition aux territoires des barbares, d'où :
- L'empire romain, tous les sujets de l'empire, et par extension :
- Toute la terre habitée, le monde, avec :
- Les habitants de la terre, les hommes, et puis... :
2. L'univers, le monde

Le mot vient de oikeo, qui signifie : demeurer dans, habiter / ou oikos, qui signifie : La maison (au propre ou au figuré), la demeure, et dans un deuxième sens la maisonnée.

Le mot Oikoumene est employé dans la Bible grecque des LXX, surtout dans les Psaumes (ex. 24.1, la terre) et dans Ésaïe. Première mention : Exode 16, 35 — Israël a mangé la manne jusqu'à son entrée dans la terre.

— Le mot dans le Nouveau Testament

Matthieu 24, 14 : Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde (oikoumene) entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Alors viendra la fin.

Luc 2, 1 : En ce temps-là parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre (oikoumene).
Lc 4, 5 : Le diable, l'ayant élevé, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre (oikoumene),
Lc 21, 26 : les hommes rendant l'âme de terreur dans l'attente de ce qui surviendra pour la terre (oikoumene); car les puissances des cieux seront ébranlées.

Actes 11, 28 : L'un d'eux, nommé Agabus, se leva, et annonça par l'Esprit qu'il y aurait une grande famine sur toute la terre (oikoumene). Elle arriva, en effet, sous Claude.
Ac 17, 6 : Ne les ayant pas trouvés, ils traînèrent Jason et quelques frères devant les magistrats de la ville, en criant : Ces gens, qui ont bouleversé le monde (oikoumene), sont aussi venus ici,
Ac 17, 31 : il a fixé un jour où il jugera le monde (oikoumene) selon la justice, par l'homme qu'il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts.
Ac 19, 27 : Le danger qui en résulte, ce n'est pas seulement que notre industrie ne tombe en discrédit; c'est encore que le temple de la grande déesse Diane ne soit tenu pour rien, et même que la majesté de celle qui est révérée dans toute l'Asie et dans le monde (oikoumene) entier ne soit réduite à néant.
Ac 24, 5 : Nous avons trouvé cet homme, qui est une peste, qui excite des divisions parmi tous les Juifs du monde (oikoumene), qui est chef de la secte des Nazaréens.

Romains 10, 18 : Mais je dis : N'ont-ils pas entendu ? Au contraire ! Leur voix est allée par toute la terre, Et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde (oikoumene).

Hébreux 1, 6 : Et lorsqu'il introduit de nouveau dans le monde (oikoumene) le premier-né, il dit : Que tous les anges de Dieu l'adorent !
Hé 2, 5 : En effet, ce n'est pas à des anges que Dieu a soumis le monde (oikoumene) à venir dont nous parlons.

Apocalypse 3, 10 : Parce que tu as gardé la parole de la persévérance en moi, je te garderai aussi à l'heure de la tentation qui va venir sur le monde (oikoumene) entier, pour éprouver les habitants de la terre.
Ap 12, 9 : Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre (oikoumene), il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui.
Ap 16, 14 : Car ce sont des esprits de démons, qui font des prodiges, et qui vont vers les rois de toute la terre (oikoumene), afin de les rassembler pour le combat du grand jour du Dieu tout-puissant.

On voit donc que le mot est repris, et marqué dans le Nouveau Testament d'une ouverture à la fois missionnaire (et l’œcuménisme moderne naîtra de la mission) et eschatologique.

*

L'Oikoumene et l'espace de l'Empire romain

L’œcuménisme comme unification de la terre habitée via le christianisme avec le tournant constantinien de 313, correspond dès lors en termes ecclésiaux naturellement à l'espace de l'Empire romain, et à son expansion potentielle — espace géographique centré et ouvert.

Mais l'œcuménisme se définit dès lors ipso facto comme plus large que cet espace géographique — fût-il ouvert — de ce sien déploiement premier. Et comme ne s'y superposant jamais pleinement — ne serait-ce que parce l'oikoumene inclut le monde à venir, celui de la résurrection (Hé 2, 5)... L'oikoumene est donnée ainsi avec sa dimension eschatologique, qui pose de façon concomitante la perspective de la transcendance comme verticalité et ouverture vers nouveaux possibles à la fois.

Matthieu 24, 14 : Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde (oikoumene) entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Alors viendra la fin.
Romains 10, 18 : Mais je dis : N'ont-ils pas entendu ? Au contraire ! Leur voix est allée par toute la terre, Et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde (oikoumene).
Hébreux 2, 5 : En effet, ce n'est pas à des anges que Dieu a soumis le monde (oikoumene) à venir dont nous parlons.


L'espérance eschatologique du monde à venir se déplace après 313. Signifiée jusqu'alors largement par les martyrs, la dimension de l'attente se verticalise un peu plus et sous cet angle se réfugie au désert. Le monachisme se développe plus que jamais.

De l’Éthiopie à l’Écosse, le christianisme est largement le fait de moines, avec des abbas/abbés araméens selon l'origine du mot, et aussi égyptiens/coptes & celtes.

Le célibat revêt tout son sens de signe eschatologique, de signe que le Règne espéré n'est pas de ce monde — ce qui inclut une dimension d'ouverture vers d'autres possibles.

L'Église abyssinienne du Moyen Âge par exemple (Histoire Universelle, Hachette/Figaro, vol. 12 p. 439) est vécue sous le ministère double de moines (célibataires, témoins eschatologiques) et de prêtres (mariés).

Bref, d'un bout à l'autre de l'oikoumene, on attend mieux qu'un empire « converti » — qui n'en demeure pas moins l'espace géographique œcuménique.

*

Des ruptures à nos jours


— Rupture Constantinople / Rome

Organisé en cinq grands patriarcats, la Pentarchie — Rome, Constantinople (« nouvelle Rome »), Alexandrie, Antioche, Jérusalem / cinq papes —, le christianisme est alors rituellement pluriel, très pluriel, d'un patriarcat à l'autre, et à l’intérieur des espaces des patriarcats.

Par exemple, les christianismes égyptien et éthiopien, en Afrique, relevant du même pape d'Alexandrie sont distincts. De même, en Occident, que les christianismes celte et latin, dotés de rites différents, avant que le rite celte ne disparaisse sous la... « standardisation » romaine-latine.

Mais la dérive des continents des patriarcats débouchera sur la prise de distance de l'Occident avec la mise en exergue par celui-ci du patriarcat romain, avec trois temps marquants :

- 800 et la création d'un second Empire romain par le patriarche d'Occident, l'évêque de Rome Léon III, couronnant Charlemagne et devenant de facto Le pape, unique (exit dans la vision de l'Occident les quatre autres patriarches).

- 1054 et la rupture juridique et symbolique avec l’excommunication réciproque Rome-Constantinople. On est en outre aux débuts de la Réforme grégorienne, qui pose la revendication de la suzeraineté temporelle du pape de Rome.

- 1204 : la vraie rupture, marquée dans la guerre et le sang, lors de la IVe Croisade qui débouche sur la prise de Constantinople par les Occidentaux. Constantinople ne se remettra jamais d'un affaiblissement qui aura pour issue sa chute sous les coups de Turcs en 1453.


— Rupture Rome / Avignon

Les princes temporel secoueront bientôt le joug temporel de Rome. Philippe IV le Bel, roi de France, fait déplacer la papauté à Avignon (1309), marquant la perte de suzeraineté temporelle des papes, face aux nations montantes.

Les nations reconnaissent bientôt tel ou tel de deux papes (voire trois) : de 1378 à 1418, il y en a deux, reconnus l'un par telles nations, l'autre par telles autres. Avignon par la France, Rome par l'Angleterre, et leurs monarchies respectives, pour citer les protagonistes de la Guerre de cent ans.

La division des nations se concrétise dans ladite Guerre de cent ans (1337-1453) franco-anglaise.


— Rupture post-Réforme / Contre-Réforme

La rupture en nations divisées par religions est scellée un siècle après, en 1555, avec paix d'Augsbourg qui pose le principe « cujus regio, ejus religio ». Paix qui n'empêchera pas la reprise de la guerre : la Guerre de 30 ans par laquelle l’empereur Habsbourg espère réunifier dans le catholicisme les territoires germaniques.

Car auparavant a eu lieu la Réforme, qui n'est pas l'élément concret de la division des Églises et nations d'Occident. Mais les grandes tendances théologiques qui apparaissent alors, et ne se réconcilient pas, donneront l'occasion et autant d'appuis doctrinaux respectifs aux différentes nations et à leurs Églises respectives, ancrant ainsi solidement leurs divisions.


— Les guerres civiles / de religion

La guerre religieuse s'avère rapidement diviser non seulement les nations les unes des autres, mais les nations en leur sein, pour plusieurs d'entre elles. La division s'opère sur la question de décider sur quelle ou quelle option doctrinale va s'opérer l’unification et l'identité nationales. Deux cas : la France et l'Angleterre. Protestantisme ou catholicisme en France. Quel protestantisme en Angleterre : épiscopal ou puritain ?

Les guerres civiles qui s'ensuivent, avec la violence inouïe des guerres civiles, débouchent sur l'ouverture d'une brèche :

Pour la France, apparaît entre les deux camps un parti médian, appelé alors celui des « politiques », d'abord pour une via-média, celle d'un christianisme partagé. Ce parti sera laminé, mais la brèche dans laquelle il s'insérait subsistera, et la via média deviendra à terme celle de la mise à l’écart de toute référence religieuse pour fonder la cité, qui sera désormais fondée sur quoi ?... Sur ce qui deviendra le libéralisme.

Mutatis mutandis les processus français et anglais (bientôt anglo-américain), se ressemblent assez. Se met progressivement en place dans la brèche ouverte par des Églises divisées la mise à l’écart, plus ou moins vive, plus ou moins répressive, desdites Églises. Est apparue l'alternative libérale, qui régnera dès lors sous des formes diverses et variées, incluant même les oppositions audit libéralisme, en partageant les mêmes principes de fond quant à leur relation aux Églises. C'est le monde actuel, à l'ordre du jour mondial en 2014...


— Les libéralismes et suites

L'écrivain Jean-Claude Michéa appelle cela, préférable aux guerres civiles, « l'empire du moindre mal », un empire à deux ailes, droite et gauche, tout aussi non-religieuses l'une que l'autre : « Il est d'usage, aujourd'hui, de distinguer un bon libéralisme politique et culturel – qui se situerait "à gauche" – d'un mauvais libéralisme économique, qui se situerait "à droite". En reconstituant la genèse complexe de cette tradition philosophique, Jean-Claude Michéa montre qu'en réalité nous avons essentiellement affaire à deux versions parallèles et complémentaires du même projet historique. Celui de sortir des terribles guerres civiles idéologiques des XVIe-XVIIe siècles, tout en évitant simultanément la solution absolutiste proposée par Hobbes. Ce projet pacificateur a évidemment un prix : il faudra désormais renoncer à toute définition philosophique de la "vie bonne" et se résigner à l'idée que la politique est simplement l'art négatif de définir "la moins mauvaise société possible". C'est cette volonté d'exclure méthodiquement de l'espace public toute référence à l'idée de morale (ou de décence) commune – supposée conduire à un "ordre moral" totalitaire ou au retour des guerres de religion – qui fonde en dernière instance l'unité du projet libéral, par-delà la diversité de ses formes, de gauche comme de droite. Tel est le principe de cet "empire du moindre mal", dans lequel nous sommes tenus de vivre. » (J.-C. Michéa, L'empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale, Champs / Flammarion, 2007/2010, 4e de couv.)

Ainsi, « le libéralisme est, fondamentalement, une pensée double : apologie de l'économie de marché, d'un côté, de l’État de droit et de la "libération des mœurs" de l'autre. Mais, depuis George Orwell, la double pensée désigne aussi ce mode de fonctionnement psychologique singulier, fondé sur le mensonge à soi-même, qui permet à l'intellectuel totalitaire de soutenir simultanément deux thèses incompatibles. » (J.-C. Michéa, La double pensée : Retour sur la question libérale, Champs / Flammarion, 2008, 4e de couv.)

« [La droite moderne] a su […] vite sous-traiter à la gauche le soin de développer politiquement et idéologiquement l’indispensable volet culturel de [son] libéralisme […]. » (J.‑C. Michéa, Les mystères de la gauche. De l’idéal des lumières au triomphe du capitalisme absolu, Climats / Flammarion, 2013, p. 47.)

L'actualité illustre abondamment ce constat. Exemple, à propos de la récente légalisation du cannabis par quelques États américains (je laisse le vocabulaire tel quel) : « Pour les néolibéraux du monde des affaires, qui peuvent sembler progressistes en ce qui concerne les problèmes sociétaux, l'impact de la légalisation du cannabis n'est pas si important, puisque cela ne touche pas aux structures de pouvoir. Par contre, elle représente une nouvelle source de revenus. On peut dresser ici un parallèle avec l'autorisation du mariage gay : c'est une évolution sociétale qui officialise un fait existant, en ayant l'avantage d'ouvrir de nouveaux marchés (salon du mariage, publicités ciblées, etc.).
Les États-Unis, où les réactionnaires sont puissants, ne comptent pas vraiment de "conservateurs" au sens européen du terme hérité de Burke, c'est-à-dire de personnes qui voudraient que la société soit à l'image de ce qu'elle était avant la révolution française. Même le monde des affaires n'est pas en faveur d'une inertie du système.
Certes, il y a la droite religieuse américaine, mais elle n'a pas énormément de pouvoir véritable en dehors du Sud
[et surtout, elle n'a jamais été d' « ancien régime » monarchiste-clérical]. Par contre, les néolibéraux des deux partis en ont beaucoup. Et que constate-t-on ? Ceux-ci sont conservateurs, c’est à dire réactionnaires, sur le plan économique, mais pas sur le plan sociétal. » (Pierre Guerlain, sur leplus.nouvelobs.com)

Autre exemple, en lien avec la question très actuelle des unions « gays » : Coca-Cola adapte ses pubs selon les choix sociétaux des divers pays, mettant en scène des couples, gay ou pas, c'est selon. Coca « gay-friendly » ou pas ? : « Pub censurée de Coca-Cola : le mariage homo ne semble pas faire partie de ses "valeurs" » (Giuseppe Di Bella, sur leplus.nouvelobs.com).

Dans tous les cas de figure du libéralisme, de gauche ou de droite, à l’instar de ses avatars et oppositions totalitaires, matérialistes ou naturalistes, marxistes ou fascistes, le message ecclésial est exclu comme source de guerre civile rendant le libéralisme nécessaire (à l'appui de la perception médiatique des « religions »). Et on n'a pas à s'en plaindre : le libéralisme a dû faire ce que l'oikoumene chrétienne n'a pas su faire : promouvoir la tolérance...

Cf. Genèse 50, 20 : « Vous aviez conçu le mal : Dieu l’a pensé en bien. »

Nous concernant, tels sont dès lors à mon sens les enjeux œcuméniques en 2014, des enjeux prophétiques : non pas revenir au passé d'avant les guerres civiles — signes de ce que nous avons raté —, non pas rêver d'un temps, jamais advenu et pour cause, où le Royaume du Christ aurait été de ce monde, ce qui reviendrait à une version chrétienne du rêve islamiste ! — qui n'a jamais été la vocation chrétienne.

L’œcuménisme correspond à l'exigence d'une perception sérieuse, en notre temps, de la vocation chrétienne universelle — avec sa dimension trans-culturelle impliquant et le dialo­gue inter-cultuel et la contestation prophétique des blocages id(é)ologiques « mammoniens » et solipsistes qui tiennent — faute d'une morale de la décence commune — le haut du pavé.

Les ruptures ont débouché sur la division du monde, qui a débouché elle-même sur des guerres, puis des guerres mondiales — entre les nationalismes, fruit des divisions, et l'économisme financier mondial qui s'est inséré dans la brèche laissée par les anciennes guerres civiles (on sait les intérêts financiers en jeu dans les guerres contemporaines et coloniales, liés à l'économie libérale stricte, dirigiste, ou, au XXe siècle, d’État).

Le contexte des deux guerres mondiales est ainsi lié à des moments importants de la naissance de l'œcuménisme, en regard en outre de la réalité d'un monde qui ne se limite plus à l'Europe ou aux pays du Nord.

*

Œcuménisme, mission, eschatologie

1914-2014. Entre ces cent ans, on peut repérer trois temps de l'avancée œcuménique, correspondant à trois temps de l'histoire mondiale : 14-18 ; 39-45 ; années 60 et décolonisation politique :

- 1914-18 : Lors de la conférence d’Édimbourg de 1910, la question de l’unité des chrétiens fut urgée spécialement par les délégués des Églises nouvelles, d’Afrique et d’Asie. L’œcuménisme contemporain est ainsi né du problème missionnaire : comment prêcher l’Évangile à partir d’Églises séparées ? (Wiki)

- 1939-45 : Création du Conseil œcuménique des Églises proprement dit, le COE, retardée par la guerre de 1939-1945 et par l’opposition de l’Église catholique : l'assemblée constitutive du COE se tient en 1948, à Amsterdam. (Wiki). (23 août 48 : Conseil Œcuménique des Églises ; 10 décembre 1948 : Déclaration universelle des Droits de l'Homme)

- Années 60 : Vatican II

Aujourd'hui les enjeux sont donc de cet ordre : mission, eschatologie — ce qui, au fond, a toujours été les enjeux œcuméniques.

Eschatologie : « mon Règne n'est pas de ce monde », ce qui n'induit pas une fuite dans un outre-monde, voire post-mortem. Mais au contraire — mission — l’exigence d'une tension permanente au sein du monde comme réalité politique (induisant peut-être d’autres stratégies), où l’Église, en ses différents héritages confessionnels et ecclésiaux, est déployée, comme levain au sein du monde, en regard d'une unité en Christ déjà donnée — pour une identité connue de lui seul — « votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3).

La fidélité à la mission — eschatologique — qui nous est confiée, proclamer cette bonne nouvelle jusqu'aux extrémités de l'oikoumene, porte donc naturellement — avec la nécessité d'assumer ensemble et de façon solidaire notre (trop souvent lourd) passé commun, comme le Christ solidaire nous a rejoint dans notre histoire — l'exigence œcuménique.


RP,
Les enjeux œcuméniques en 2014
Moncoutant, Semaine de l'Unité, 21/01/14
Praille, monastère des Bénédictines, 27/01/14