<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: De la raison de Montaigne à la foi d’Abraham comme «crainte et tremblement»

jeudi 15 mars 2012

De la raison de Montaigne à la foi d’Abraham comme «crainte et tremblement»



Montaigne « catholique »… mais…

« Je propose ici des idées informes et incertaines comme le font ceux qui présentent des questions sujettes à controverse pour qu'on en débate dans les écoles, non pour établir la vérité mais pour la rechercher. Et je les soumets au jugement de ceux auxquels il revient de juger non seulement mes actions, mais aussi mes pensées. Leur approbation ou leur condamnation me sera également acceptable et utile. Je tiendrai en effet pour absurde et impie ce qui pourrait se trouver, dans cet ouvrage improvisé, par ignorance ou inadvertance, contraire aux saintes règles et prescriptions de l'église catholique, apostolique et romaine, au sein de laquelle je suis né et mourrai. Et bien que je m'en remette pour cela à l'autorité de leur censure, qui a tout pouvoir sur moi, je me mêle ainsi témérairement de toutes sortes de choses — comme ici même. »


Propos de Montaigne en introduction de son essai 56, « Sur les prières », de son livre I, essai où il va développer une approche qui risquerait de le faire soupçonner de n’être pas si catholique romain que ça… D’où cette utile précaution d’introduction… qui vaudrait pour nombre d’autres passages de ses Essais.

Les Essais commencent en 1572, dix ans env. après que l’échec du colloque de Poissy ait entériné le maintien de la France dans la seule sphère catholique romaine. Le modèle d’une Église gallicane en un sens proche — mutatis mutandis — de l’Église anglicane a fait long feu.

Calvin dédicaçait son Institution de la religion chrétienne à François Ier, par une épître au roi qui n’avait alors pas retenu cette perspective.


Le contexte : au lendemain du Colloque de Poissy

Un projet sur lequel revient Catherine de Médicis qui convoque le Colloque de Poissy — conférence religieuse qui s’est tenue du 9 au 26 septembre 1561 dans le prieuré royal Saint-Louis de cette ville.

En vue de maintenir la paix religieuse en France, constatant l’échec de la persécution des protestants, la reine-mère Catherine de Médicis tente d’effectuer un rapprochement entre catholiques et protestants, en réunissant quarante-six prélats catholiques, douze ministres du culte protestant et une quarantaine de théologiens.

Le Colloque échoue, même si, malgré cet échec, Catherine de Médicis fait signer en janvier 1562 un édit de tolérance, l'Édit de janvier, mais ne peut empêcher le 1er mars 1562 le massacre de Wassy qui marque le début de la première guerre de religion en France. Ce colloque est également un des facteurs qui contribue à relancer la troisième session du concile de Trente et à l'installation des Jésuites en France, introduits dans le royaume à l'occasion de cette conférence.

Bref, il est prudent de professer son catholicisme romain, comme le fait Montaigne, qui est sans doute catholique, mais en un sens suffisamment souple pour qu’on puisse comprendre sa position comme étant celle du parti des « politiques », ceux qui espèrent toujours une conciliation entre catholiques et protestants.

Le parti calviniste en France, sous la direction de plusieurs princes du sang royal et de membres de la haute noblesse, était suffisamment puissant pour devoir être pris en compte. La propagation du protestantisme et l’application de son principe de la liberté de conscience avait produit des différences de croyance.

La reine-mère Catherine de Médicis, régente pendant la minorité de son fils, Charles IX, organisa cette conférence à Poissy, avec l’appui du chancelier Michel de l’Hôpital et du duc de Vendôme, lieutenant-général du royaume. Les chefs du parti catholique romain tentèrent d’entraver toute forme de négociation.

La désaffection à l’égard du Saint-Siège avait paralysé l’activité catholique. Bien que le concile de Trente ait été en session, sous l’égide du pape Pie IV, des voix s’élevèrent, y compris chez les évêques français, pour réclamer la convocation d’un synode national distinct. Catherine et ses conseillers choisirent, à la place, une conférence religieuse sous l’autorité du pouvoir civil. Le pape tenta d’empêcher ce qui, dans ces circonstances, devait être interprété par les catholiques comme un affront à son autorité ecclésiastique.

Le pape envoya comme légat Hippolyte d'Este, cardinal de Ferrare, accompagné de Jacques Lainez, deuxième supérieur général des jésuites, comme conseiller, pour dissuader le régent et les évêques. Mais l’affaire était allée trop loin. Lors de la conférence, six cardinaux et trente-huit archevêques et évêques français, ainsi qu’une foule de prélats mineurs et de médecins, passèrent un mois en discussions avec les calvinistes Théodore de Bèze de Genève et Pierre Martyr Vermigli de Zürich. Les théologiens allemands qui avaient été invités n’arrivèrent à Paris qu’une fois les discussions interrompues. Bèze était assisté par Nicolas Des Gallars, qui rédigea un rapport de la conférence, pour Edmund Grindal, alors évêque de Londres, où Des Gallars avait une église.

Les représentants des confessions rivales commencèrent leurs plaidoiries le 9 septembre. Le chancelier de L’Hôpital ouvrit la procédure, dans le réfectoire du prieuré, en présence du petit roi de France âgé de 11 ans, par un discours qui insistait sur le droit et le devoir du monarque de subvenir aux besoins de l’Église.

Les discussions qui se tinrent au colloque portèrent sur des controverses théologiques.

Le porte-parole de l’Église réformée, Théodore de Bèze, donna, à la première session, un long exposé de la doctrine de l’Église réformée. Le cardinal de Lorraine ayant obtenu que le débat se concentre sur la nature de l’Eucharistie (transsubstantiation ou consubstantiation) : « Lors de cette célébration, comment le Christ manifeste-t-il sa présence ? », le discours de Bèze expliqua les principes de la conception réformée de l’Eucharistie, qui fut ensuite été révisée et amendée, avant d’être publiée en France. Ses déclarations sur la communion (le corps du Christ « est éloigné du pain et du vin autant que le plus haut ciel est éloigné de la terre ») suscitèrent un tel rejet qu’il fut interrompu par le cardinal de Tournon.

Lors de la deuxième session, survenue le 16 septembre, le cardinal de Lorraine répondit. Cependant, côté catholique, le désir de conciliation était faible et, sur la motion du légat Hippolyte d’Este, exception fut prise sur le déroulement futur des négociations en plein conclave, et un comité de vingt-quatre représentants, douze de chaque parti, fut nommé, officiellement afin de faciliter l’obtention d’une décision satisfaisante.

Le supérieur des jésuites Laynez fit ensuite valoir que le juge nommé par Dieu pour les controverses religieuses était le pape, et non la Cour de France. L’acrimonie avec laquelle il s’opposa aux protestants eut au moins le mérite de clarifier la situation.

Catherine de Médicis nomma un comité restreint composé de cinq calvinistes et cinq catholiques ayant pour tâche de s’entendre sur une formule sur laquelle les deux églises pourraient s’unir en ce qui concerne la question de l’Eucharistie. Le cardinal de Lorraine avait demandé si les calvinistes étaient prêts à rejoindre la position luthérienne sur la Cène, réformés et luthériens se séparant sur ce point (Théodore de Bèze comme Calvin reconnaissent cependant la luthérienne Confession d’Augsbourg). Le comité ayant rédigé une formule vague pouvant être interprétée dans un sens catholique romain ou réformé, celle-ci fut, en conséquence, rejetée par les deux parties. C’est sur cette question que l’accord achoppera le 26 septembre. Malgré les tentatives de la reine-mère pour ranimer les débats, l'assemblée fut close le 9 octobre.

Michel de l’Hospital tente alors de sauver la poursuite des négociations, en suggérant à la reine-mère la tenue de délégations restreintes au château de Saint-Germain-en-Laye. Mais, le 14 octobre, l’assemblée se sépare sans avoir trouvé de compromis, la distance entre les deux doctrines paraissant irréconciliable. L’Église catholique n’a pas convaincu tandis que l’autorité royale n’a pas reconnu l’Église réformée.

C'est donc dans un contexte tendu que Montaigne rédigera ses Essais

S'origine, dans la via média "politique" entre les fondations ecclésiales qui prévalent alors, un autre fondement de la Cité, fondement rationnel où le sujet - "je pense donc je suis" dira Descartes citant Augustin - discerne les règles rationnelles selon lesquelles l'agir de chacun doit pouvoir être érigé en loi universelle (Kant)...

*


En rupture, Kierkegaard...

L'attitude raisonnable de Montaigne dans un contexte donné ouvre sur une sagesse rationnelle et certes fort utile,... à des lustres de celle d’un Kierkegaard, qui regarde à Abraham qui, note-t-il, « laissa une chose, sa raison terrestre, et en prit une autre, la foi »

« C’est par la foi qu’Abraham quitta le pays de ses pères et fut étranger en terre promise. Il laissa une chose, sa raison terrestre, et en prit une autre, la foi ; sinon, songeant à l’absurdité du voyage, il ne serait pas parti. C’est par la foi qu’il fut un étranger en terre promise où rien ne lui rappelait ce qu’il aimait, tandis que la nouveauté de toutes choses mettait en son âme la tentation d’un douloureux regret. Cependant, il était l’élu de Dieu, en qui l’Éternel avait sa complaisance ! Certes, s’il avait été un déshérité, banni de la grâce divine, il eût mieux compris cette situation qui semblait une raillerie sur lui et sur sa foi. Il y eut aussi dans le monde celui qui vécut exilé de sa patrie bien-aimée. Il n’est pas oublié, ni ses complaintes où, dans la mélancolie, il chercha et trouva ce qu’il avait perdu. Abraham n’a pas laissé de lamentations. Il est humain de se plaindre, humain de pleurer avec celui qui pleure, mais il est plus grand de croire, et plus bienfaisant de contempler le croyant. » (Kierkegaard, Crainte et tremblement.)


En parallèle à Abraham, l’Annonciation…

Luc 1, 26-38
26 Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth,
27 auprès d’une vierge fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph. Le nom de la vierge était Marie.
28 L’ange entra chez elle, et dit : Je te salue, toi à qui une grâce a été faite ; le Seigneur est avec toi.
29 Troublée par cette parole, Marie se demandait ce que pouvait signifier une telle salutation.
30 L’ange lui dit : Ne crains point, Marie ; car tu as trouvé grâce devant Dieu.
31 Et voici, tu deviendras enceinte, et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus.
32 Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père.
33 Il règnera sur la maison de Jacob éternellement, et son règne n’aura point de fin.
34 Marie dit à l’ange : Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme ?
35 L’ange lui répondit : Le Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu.
36 Voici, Elisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils en sa vieillesse, et celle qui était appelée stérile est dans son sixième mois.
37 Car rien n’est impossible à Dieu.
38 Marie dit : Je suis la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole ! Et l’ange la quitta.

« Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils ». La parole « crée » la grossesse, la parole de Dieu dite par l’ange est une citation (Genèse 16, 11) : « Voici que tu es enceinte et tu vas enfanter un fils ».

Futur ? Présent ? La parole qui crée est au-delà du temps. « Que la lumière soit, et la lumière fut » / littéralement « était » — tu vas être enceinte, tu es enceinte, et tu vas enfanter. La même parole qui est féconde de la lumière qu’elle annonce — la même parole est féconde de l’enfant qui va en naître. Elle est féconde aussi de l’acquiescement de Marie qui va suivre ce que la parole a créé en elle : « qu’il me soit fait selon ta parole ». Cette parole précède infiniment, le « oui » de Marie.

Un « oui » qui n’en est que plus remarquable. Dans ce oui est déjà l’épée qui lui transpercera l’âme que va bientôt annoncer à Marie le prophète Syméon (Luc 2). Car avant que ne se réalise la promesse que vient de lui faire l’ange — ton fils auquel tu donneras le nom de Jésus « sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut » — avant cela, c’est d’un chemin de douleur qu’il s’agit d’abord.

Ce « oui » est l’acceptation de la douleur à venir, la douleur des épreuves qui accompagnent tout chemin de vie d’une mère, la douleur, dont elle ne sait pas encore ce qu’elle sera, pour elle horrible — « une épée te transpercera l’âme » —, de voir son fils humilié, calomnié par le monde entier, traité comme criminel, torturé et crucifié pour cela. L’acceptation de cet avenir qu’elle ne connaît pas encore est dans le oui de Marie — « qu’il me soit fait selon ta parole ».

Après viendra la plénitude la joie, la reconnaissance du rôle unique qui est celui de cette jeune femme. Si la citation de la Genèse (16, 11) : « Voici que tu es enceinte et tu vas enfanter un fils », concerne Agar, la mère d’Ismaël, c’est dans un renvoi à Sara, qui elle aussi est enceinte à la parole prononcée : l’allusion à Elizabeth (v. 36), mère de Jean le Baptiste, enceinte dans sa vieillesse à l’instar de Sara, n’en laisse que peu de doutes ; de même que l’annonce de l’épée à venir et de la mort de son fils par le prophète Syméon, rappel de l’épreuve d’Abraham… — « qu’il me soit fait selon ta parole ».

Un « oui », donc, qui exclut par avance toute récrimination, précisément parce qu’il est chargé d’une radicale humilité.

Elle ne prétend à rien. C’est la force de Dieu, selon le nom « Gabriel » donné au messager céleste — car nul ne peut voir Dieu, on n’en perçoit que l’Ange, le messager —, c’est donc la force de Dieu, toute de douceur, qui seule agit ; la force d’une parole énoncée dans l’intimité et non pas devant de vastes auditoires. Fût-elle prononcée devant des foules, elle n’en aurait pas plus de force, celle qui bouleverse l’âme dans l’intimité — « ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12).

Un moment unique que celui de l’Annonciation, comme est unique le moment Abraham.

*

Leçon commune sur l’unicité de chaque maintenant, de chaque individu, de chaque épreuve, et épreuve traversée, au cœur de laquelle il s’agit de garder les yeux sur la promesse.

Ce serait à ce point que le paisible Montaigne rejoindrait les combattants de la foi : la promesse de la paix est pour les lendemains des temps déchirés…


RP,
AJC Antibes, 15.03.12


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