<script src='http://s1.wordpress.com/wp-content/plugins/snow/snowstorm.js?ver=3' type='text/javascript'></script> Un autre aspect...: 2008

mercredi 24 décembre 2008

Nativité


Noël,
l'empereur et l'enfant



nativite-ethiopie


Luc 2, 1-7
1 Or, en ce temps-là, était paru un décret de César Auguste pour faire recenser le monde entier.
2 Ce premier recensement eut lieu à l’époque où Quirinius était gouverneur de Syrie.
3 Tous allaient se faire recenser, chacun dans sa propre ville;
4 Joseph aussi monta de la ville de Nazareth en Galilée à la ville de David qui s’appelle Bethléem en Judée, parce qu’il était de la famille et de la descendance de David,
5 pour se faire recenser avec Marie son épouse, qui était enceinte.
6 Or, pendant qu’ils étaient là, le jour où elle devait accoucher arriva;
7 elle accoucha de son fils premier-né, l’emmaillota et le déposa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes.

*

Nous commençons nos années en janvier, le mois qui suit ce jour de Noël commémorant la naissance de Jésus. Au temps de la naissance de Jésus, le premier mois de l’année était février.

Savez-vous pourquoi le mois de février est si court ? C’est parce que l’empereur César Auguste, celui qui fait recenser toute la terre, s’est vu octroyer un mois consacré à sa gloire, le mois d’août qui porte son nom. Août, c’est-à-dire Auguste. Et il a rajouté un jour au mois d’août pour que son mois n’en compte pas moins que le mois de Jules César, juillet : ce jour ajouté en août a été retiré à février.

Tel est le pouvoir de César Auguste. Depuis 12 av. JC, il est Souverain Pontife. On lui voue un culte : il est au sommet du panthéon religieux — voué à entrer à sa mort dans son apothéose, son entrée dans la compagnie des dieux. Rien ne lui échappe.

César Auguste, empereur prestigieux, un des plus prestigieux des empereurs romains, d’un côté. Une famille de déplacés galiléens de l’autre.


César Auguste

L'empereur a un pouvoir considérable, dans la compagnie divine, avec le titre de Fils de Dieu. Qui oserait alors lui contester le titre auquel il prétend ? Il a pouvoir sur toute la terre, dont il décrète le recensement. Il veut compter tous ses sujets !

Pour cela, le voilà qui bouleverse le quotidien de tout un chacun. Chacun se rend dans sa ville ancestrale, ce sont ses ordres.

Ce faisant, il envoie une famille dont il ignore même l'existence, une famille galiléenne, à l'autre bout de cette terre de Palestine, en Judée, puisque Bethléem est sa ville d'origine.

Face à l'empereur de toute la terre, un couple dont la femme est enceinte est balloté sur les routes, un couple pauvre dont l'empereur ignore avec l'existence, les conditions précaires. La femme est enceinte. Elle se verra contrainte d'accoucher dans une étable puisque qu'il n'y a pas de place pour passer la nuit, pour se reposer.

Il n'y aura pour accueillir l'enfant nouveau-né que la crèche, la mangeoire des animaux de l'étable. Là au moins, il y a un peu de paille. On est certes loin des appartements somptueux des palais impériaux ; loin même des logements de fonction des employés de l'Empire, d'un gouverneur Quirinius ou d'un quelconque chef de région — au moins y trouve-t-on un peu de paille et de chaleur.

C'est un pouvoir considérable que celui de l'empereur qui décrète le recensement de toute la terre. Qui, à l'époque ne connaît pas César Auguste ?


L'enfant et ses parents

Mais qui, à l'époque, connaît l'enfant qui naît d'une mère sans toit, que le puissant César Auguste ballote sur les routes sans même savoir qu'elle existe, au bras de son fiancé désemparé, alors que les douleurs de l'accouchement se font sentir, alors qu'on ne trouve toujours pas de toit ?

Et voilà Joseph devant l’aubergiste de Bethléem dont l’hôtellerie est pleine. Et Joseph qui le supplie : s’il vous plait, Monsieur l’aubergiste, trouvez-nous une place. — Désolé, il n’y en a pas ! — Mais Monsieur l’aubergiste, regardez, ma femme est enceinte, près d’accoucher ! — Et l’aubergiste qui répond : Désolé, ça, ce n’est pas de ma faute ! — Et Joseph : ce n’est pas de la mienne non plus !… (Cette façon de dire est de l’évêque Sud-Africain Desmond Tutu, qui dit cela mieux que moi…)

Cela dit, voilà que malgré les difficultés, l'accouchement a eu lieu, qu'il s'est bien passé, et même mieux — cela aussi l'empereur l'ignore — qu'il a eu lieu conformément aux prophéties.


Dieu

Dieu a donné un autre sens, un sens éternel à ce qui se passe ce jour-là. L'enfant est son Fils, celui qui demeure dans son sein. De toute éternité, il est dit qu'il naîtra là, dans ces conditions, pour le salut des hommes, malgré l'empereur, et à travers ses décrets.

L'empereur ignore la femme qu'il ballote sur les routes, il ignore donc bien sûr sa grossesse, lui César Auguste adoré comme dieu. Comment peut-il deviner l'enfant dans le sein d'une femme qu'il ignore ? Oh ! il imagine bien qu'il peut y avoir des femmes enceintes parmi les populations qu'il déplace et recense. Mais lui qu’on l’on honore du titre de dieu et fils de dieu ne sait pas qu'aujourd'hui va naître celui dont l'origine remonte aux jours d'éternité. Il ignore qu'il ballote celle qui s'avèrera être la mère du Fils de Dieu, vrai Dieu qu'elle porte en son sein.

Qui aujourd'hui connaît César Auguste, qui le célèbre, lui l'empereur de toute la terre, qu'il bouleverse par ses décrets ?

Quant à l'enfant sans domicile fixe, alors ignoré de tous, et surtout de l'empereur, c'est sa naissance que nous célébrons, avec les anges, comme l'événement le plus important de l'histoire du monde, l'événement à partir duquel nous datons tous les autres événements, y compris le temps du règne lointain, et devenu un parmi d'autres, de l'empereur César Auguste. N'apprend-on pas aujourd'hui, ironie suprême, que le Pontife César Auguste a reçu son statut divin en 12 avant… Jésus-Christ !?

Tel est le signe de Dieu. Telle est la façon, bien surprenante, dont Dieu manifeste sa puissance ; car, dit-il, "ma puissance s'accomplit dans la faiblesse".

Et à chacun de nous : "ma grâce te suffit, car ma puissance s'accomplit dans la faiblesse" (2 Co 12, 9).


R.P.
Veillée de Noël, Antibes, 24.12.08


mardi 16 décembre 2008

Martin Luther King — Propos de Birmingham






1. Au concret de la vocation. Un appel concret, localisé, pour une portée universelle. Aller où on n’aurait pas prévu d’aller. Ça commence par un refus, celui de Rosa Parks, et par un appel à prendre la tête d’une manifestation. Plus tard, à Birmingham :

... « Je suis ici, avec plusieurs de mes collaborateurs, parce qu'on nous a invités. Je suis ici parce que je suis étroitement lié à des organisations qui ont une section ici.
En outre, je suis à Birmingham parce que l'injustice y est. Comme les prophètes du VIIIe siècle ont quitté leurs petits villages et sont allés porter leur message — "Car ainsi parle le Seigneur, l'Éternel" — bien au-delà des limites du lieu de leur naissance et comme l'apôtre Paul a quitté son petit village de Tarse pour porter l'Évangile de Jésus-Christ dans d'innombrables hameaux et villes du monde gréco-romain, moi aussi, je dois porter l'Évangile de la liberté hors des murs de ma ville natale. Comme Paul, il me faut sans cesse répondre à l'appel à l'aide des Macédoniens. »

*

2. De la patience à la résistance. La vocation de M.L. King l’a conduit au-delà de sa paroisse de Montgomery. À travers les États-Unis et, quant à son influence, bien au-delà, via le Prix Nobel de la paix. Les textes cités ici sont de l’époque de la campagne de Birmingham (1963) :

« La patience d'un peuple opprimé ne peut être éternelle. Les citoyens noirs de Birmingham espèrent en vain depuis plusieurs années les signes d'une solution de bonne foi à leurs justes revendications.

Birmingham fait partie des États-Unis et nous sommes des citoyens authentiques. Pourtant, l'histoire de Birmingham révèle que la vie du noir de cette ville n'est guère régie par les principes démocratiques. Nous avons été en butte à la ségrégation raciale, à l'exploitation économique et à la domination politique. Sous la direction de l'Alabama Christian Movement for Human Rights (Mouvement chrétien d'Alabama pour les droits de l'homme), nous avons cherché par des pétitions à obtenir, d'une part, l'abolition des ordonnances municipales imposant la ségrégation et, d'autre part, l'institution d'un système basé sur le mérite personnel dans l'avancement des fonctionnaires municipaux. On nous a repoussés. Nous nous sommes alors adressés aux tribunaux. Nous avons subi sans faiblir échec après échec, avec tous les frais que cela comporte, pour obtenir finalement gain de cause dans l'affaire de la gare, des autobus, des jardins publics et de l'aéroport. La décision concernant les autobus a été appliquée à contrecœur et celle concernant les jardins publics a provoqué la fermeture de tous les lieux de promenade appartenant à la municipalité, à l'exception du zoo et du parc de la Légion des anciens combattants. L'affaire de l'aéroport a été un peu plus satisfaisante, sauf en ce qui concerne les chambres d'hôtel et la subtile différence de traitement qui se perpétue dans les taxis.

Nous avons toujours été des gens pacifiques, supportant notre oppression au prix d'un effort surhumain. Nous avons pourtant été victimes de violences répétées, non seulement de la part des voyous, mais aussi de violences infligées par les abus criants de la police. Nous gardons gravé dans nos mémoires le pénible souvenir du déchaînement de la foule, à l'occasion d'un « voyage de la liberté », le jour de la Fête des mères de 1961. Pendant des années, tandis qu'on plaçait des bombes dans nos maisons et nos églises, nous n'avons rien entendu d'autre que les déclamations enragées des autorités municipales racistes.

La protestation des noirs pour obtenir l'égalité et la justice n'a été qu'une voix dans le désert. La plupart des habitants de Birmingham sont restés silencieux, sans doute par peur. En attendant, notre ville a mérité la déplaisante réputation d'être la grande ville des États-Unis où les relations raciales sont les plus tendues.

L'automne dernier, on a pu croire un instant que des dirigeants sincères des milieux religieux, industriels et financiers voyaient approcher l'inévitable confrontation dans les relations raciales. Sans doute ne se préoccupaient-ils pas assez profondément de l'idée que l'on avait de leur ville ni du bien public. Dans l'attente d'un ajournement des mesures d'action directe [non-violente], on nous a fait des promesses solennelles et dit qu'on se joindrait à nous dans un procès que nous intenterions pour obtenir l'abolition des ordonnances concernant la ségrégation. Certains commerçants ont accepté de mettre fin à la ségrégation dans les toilettes de leur établissement pour montrer leur bonne volonté; les uns l'ont fait réellement mais ont battu en retraite peu après.
Nous n'avons maintenant entre nos mains que des engagements brisés et des promesses envolées'.
Nous croyons au rêve américain de la démocratie, à la doctrine de Jefferson, selon laquelle "tous les hommes sont créés égaux et sont dotés par leur créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la poursuite du bonheur".

A deux reprises depuis septembre, nous avons retardé la mise en application de l'action directe pour qu'un changement de gouvernement municipal ne se fasse pas dans l'hystérie d'une crise de la communauté. Nous agissons aujourd'hui en plein accord avec notre tradition judée-chrétienne, les lois de la morale et la constitution de notre pays. L'absence de justice et de progrès à Birmingham exige que nous fournissions l'occasion d'un témoignage moral, pour donner à notre communauté une chance de survie. Nous voulons montrer que nous croyons à la possibilité de voir se former à Birmingham une communauté d'amour.

Nous demandons aux citoyens de Birmingham, noirs et blancs, de se joindre à nous dans ce témoignage pour la moralité, le respect de soi-même et la dignité humaine. Votre soutien individuel et collectif peut hâter la venue du jour où triompheront "la liberté et la justice pour tous". L'heure de la vérité a sonné pour Birmingham, l'heure où chaque citoyen peut jouer son rôle afin que sa ville connaisse un destin plus vaste » ...

*
« ... Mes amis, je dois vous dire que vous n'avons pas avancé d'un pouce en ce qui concerne les droits civiques sans exercer une pression légale et non violente. L'histoire est la longue et tragique démonstration du fait que les groupes privilégiés renoncent rarement à leur position injuste; mais, comme nous l'a rappelé Reinhold Niebuhr, les groupes sont plus immoraux que les individus.
Une pénible expérience nous a enseigné que l'oppresseur ne donne jamais spontanément la liberté; c'est à l'opprimé de la revendiquer. A vrai dire, je n'ai jamais encore participé à un mouvement d'action directe venant « à son heure» selon l'horaire de ceux qui n'ont pas iniquement souffert du mal de la ségrégation. Voilà des années maintenant que j'entends le mot "Attendez". Il résonne aux oreilles de chaque Noir de façon péniblement familière. Cet "Attendez" a toujours voulu dire "Jamais". Il a été un tranquillisant pareil à la thalidomide, soulageant un moment la tension émotive, pour ne donner naissance qu'à l'enfant difforme de la frustration. Il nous faut considérer, avec un éminent juriste d'hier, qu' "une justice trop longtemps attendue est un refus de justice". Nous avons attendu plus de trois cent quarante ans nos droits constitutionnels et nos droits accordés par Dieu. »
*

3. Action non-violente :

Mais pourquoi l'action directe? Pourquoi pas la procédure? Pourquoi pas la négociation?

« ... Vous avez parfaitement raison de réclamer la négociation. C'est en fait le but de l'action directe. L'action directe non violente cherche à créer une crise telle et à provoquer une tension créatrice telle qu'une communauté qui a constamment refusé de négocier est obligée de considérer le problème en face. Elle cherche à rendre la situation si dramatique qu'on ne puisse plus l'ignorer davantage. Je viens de dire que créer la tension faisait partie de l'action non violente. Cela peut sembler choquant. Mais je dois avouer que je n'ai pas peur du mot tension. J'ai travaillé avec ardeur et j'ai prêché contre la tension violente, mais il existe une forme de tension non violente et constructive qui est nécessaire au développement. Comme Socrate estimait nécessaire de créer une tension dans l'esprit, pour que les individus se libérassent du lien des mythes et des demi-vérités et pussent s'élever au royaume sans entraves de l'analyse créatrice et du jugement objectif, il nous faut comprendre la nécessité d'avoir des taons non violents pour créer au sein d'une société l'espèce de tension qui aidera les hommes à s'élever des sombres profondeurs du préjugé et du racisme jusqu'aux hauteurs majestueuses de la compréhension et de la fraternité. Ainsi, le but de l'action directe est-il de créer une situation si génératrice de tension qu'elle ouvrira inévitablement la porte à la négociation » ...

*

4. Lois justes, lois injustes — et désobéissance civile


Un point le plus vulnérable de l’attitude de non-violence de M.L. King : Gandhi avait engagé ses disciples de désobéir à toutes les lois du gouvernement colonial britannique. Sa position philosophique était issue d'une déclaration selon laquelle le gouvernement lui-même était nul et non avenu.
M.L. King, pour sa part, avait été forcé par les impératifs de la situation aux États-Unis de demander à ses fidèles d'obéir à certaines lois et de désobéir à d'autres. Comment justifier cette position?

« ... La réponse se trouve dans le fait qu'il existe deux types de lois: il y a les lois justes et les lois injustes. Je serais d'accord avec saint Augustin, qui dit qu' "une loi injuste n'est pas une loi".

Mais quelle est la différence entre ces deux types de lois? Comment déterminer qu'une loi est juste ou injuste? Une loi juste est faite par l'homme en harmonie avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est en désaccord avec la loi morale. Pour reprendre l'expression de saint Thomas d'Aquin, une loi injuste est une loi humaine qui n'a pas de racines dans l'éternel droit naturel. Toute loi qui élève la personnalité humaine est juste. Toute loi qui abaisse la personnalité humaine est injuste. Toutes les lois imposant la ségrégation sont injustes, car la ségrégation déforme l'âme et porte atteinte à la personnalité ...

Prenons un exemple plus concret de loi juste et de loi injuste.

Une loi injuste est une obligation qu'une majorité impose à une minorité, mais à laquelle elle-même échappe. C'est la légalisation de la différence de traitement. Par contre, une loi juste est une obligation qu'une majorité impose à une minorité, mais à laquelle elle est elle-même prête à se soumettre. C'est la législation de l'égalité de traitement.

Laissez-moi vous donner une autre explication. Une loi injuste est imposée à une minorité qui n'a joué aucun rôle dans son élaboration et son adoption, parce qu'elle n'avait pas le libre droit de vote. Qui peut affirmer que la législature de l'Alabama qui a voté les lois sur la ségrégation a été élue suivant les principes démocratiques? Dans l'État d'Alabama, on a recours à toutes sortes de moyens détournés pour empêcher les noirs de s'inscrire sur les listes électorales et il y a des comtés où pas un seul noir n'est inscrit, malgré le fait que les noirs constituent la majorité de la population. Peut-on considérer une loi établie dans un État qui connaît de telles pratiques comme conforme aux principes démocratiques?

Ce ne sont là que quelques exemples de loi juste et de loi injuste.

Il y a des cas où une loi est juste en apparence et injuste dans son application. Par exemple, j'ai été arrêté vendredi pour avoir participé à un défilé non autorisé. Une ordonnance qui prévoit une autorisation pour un défilé n'est pas mauvaise en soi, mais quand elle est utilisée pour maintenir la ségrégation et refuser aux citoyens le privilège accordé par le Premier Amendement de se rassembler dans la paix et de protester dans la paix, alors elle devient injuste.

J'espère que vous saisissez la distinction. J'essaie de vous la montrer.

En aucune façon je ne préconise de se soustraire à la loi ni de braver celle-ci comme le ferait le suppôt enragé de la ségrégation. Cela mènerait à l'anarchie. Celui qui enfreint une loi injuste doit le faire ouvertement, avec amour ... Je prétends qu'un individu qui enfreint une loi parce que sa conscience lui dit qu'elle est injuste et qui accepte de bon gré la pénalité en restant en prison pour éveiller la conscience de la communauté sur cette injustice, exprime de fait le plus profond respect pour la loi ...

... Nous ne pourrons jamais oublier que tout ce qu'Hitler a fait en Allemagne était "légal" et que tout ce que les Hongrois qui combattaient pour la liberté ont fait en Hongrie était "illégal".

*

5. Racisme inconscient — et accusation d’extrémisme. La croix comme combat en faveur même des ennemis.

M.L. King poursuivait en avouant combien il avait été déçu par les Blancs modérés, les Blancs progressistes et les Blancs chrétiens (« Qui est donc leur Dieu? »), Puis, abordant plus nettement le problème du jour, il se définissait comme un « extrémiste créateur », qui se tenait paradoxalement « au milieu ».

« Vous avez dit que notre activité à Birmingham était de l'extrémisme. J'ai tout d'abord été un peu déçu que des ministres du culte, des confrères, considèrent mes efforts non violents comme ceux d'un extrémiste. Je me suis mis à réfléchir au fait que je me trouve au milieu, entre deux forces antagonistes de la communauté noire. L'une est une force de complaisance, composée de noirs, qui, à la suite de longues années d'oppression, ont si totalement perdu leur dignité et le sentiment d'être "quelqu'un" qu'ils se sont adaptés à la ségrégation; on trouve aussi dans ce même groupe quelques noirs de la classe moyenne qui, parce qu'ils jouissent d'une certaine sécurité que leur donnent des diplômes universitaires et une situation économique bien assise et parce qu'ils profitent parfois de la ségrégation, sont inconsciemment devenus insensibles aux problèmes des masses. L'autre force est faite d'amertume et de haine et s'approche dangereusement du recours à la violence. Elle s'exprime dans les divers groupes nationalistes noirs qui surgissent dans le pays, le plus important et le plus connu étant le mouvement musulman d'Elijah Muhammad. Ce mouvement se nourrit de la déception qu'inspire à nos contemporains la persistance de l'iniquité raciale. Il se compose de gens qui ont perdu la foi en l'Amérique, qui ont totalement répudié le christianisme et sont arrivés à la conclusion que l'homme blanc est un "démon" incurable. J'ai essayé de me placer entre ces deux forces, en disant que nous n'avions besoin de suivre ni la passivité des gens soumis ni la haine et le désespoir des nationalistes noirs. Il existe une voie plus haute d'amour et de protestation non violente. Je remercie Dieu que, grâce à l'Église noire, la dimension de la non-violence soit entrée dans notre lutte. Si cette philosophie ne s'était pas manifestée, je suis convaincu qu'aujourd'hui de nombreuses rues dans le Sud ruisselleraient de sang. Et je suis convaincu en outre que si nos frères blancs condamnent comme "agitateurs" et "provocateurs étrangers" ceux d'entre nous qui œuvrent en utilisant l'action directe non violente, s'ils refusent de soutenir nos efforts dans ce sens, des millions de noirs, poussés par la frustration et le désespoir, iront chercher la consolation et la sécurité dans les idéologies des nationalistes noirs, évolution qui conduira inévitablement à un affreux cauchemar racial...

Mais, en continuant à réfléchir sur ce problème, j'ai trouvé peu à peu une certaine satisfaction au fait d'être considéré comme extrémiste. Jésus n'était-il pas un extrémiste de l'amour: "Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent." Amos n'était-il pas un extrémiste de la justice: "Mais que la droiture soit comme un courant d'eau et la justice comme un torrent qui jamais ne tarit." Paul n'était-il pas un extrémiste de l'Évangile de Jésus-Christ: "Je porte sur mon corps les marques de Jésus." Abraham Lincoln n'était-il pas un extrémiste: "Ce pays ne peut continuer à vivre à moitié esclave et à moitié libre." Thomas Jefferson n'était-il pas un extrémiste: "Nous tenons pour des vérités évidentes que tous les hommes sont créés égaux." La question n'est donc pas de savoir si nous serons ou non des extrémistes, mais quelle espèce d'extrémistes nous serons. Serons-nous les extrémistes de la haine ou les extrémistes de l'amour? Serons-nous les extrémistes acharnés à maintenir l'injustice ou les extrémistes qui se consacrent à la lutte pour la cause de la justice? Dans le drame du Calvaire, trois hommes ont été crucifiés. Nous ne devons jamais oublier que tous les trois ont été crucifiés pour le même crime d'extrémisme. Deux étaient des extrémistes du mal et, en conséquence, ils sont tombés plus bas que leur entourage. L'autre, Jésus-Christ, était un extrémiste de l'amour, de la vérité et de la bonté, et par là même s'est élevé plus haut. Alors, après tout, peut-être que le Sud, peut-être que le pays et que le monde ont terriblement besoin d'extrémistes créateurs. »

R.P., Vence, 16 décembre 2008



La Shoah et le Sacré





I) Racines idéologiques de la Shoah

On peut distinguer plusieurs temps principaux de l’antisémitisme, se superposant les uns aux autres en couches, sans s’annuler — et qui ont conduit à la Shoah :

1) l’antisémitisme remontant à l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre, le Tout Autre qui dérange ;
2) l’anti-judaïsme de la chrétienté, qui ajoute à l’antisémitisme de l’Antiquité l’idée de substitution de l’Église à Israël, et plus tard l’accusation de déicide ;
3) l’antisémitisme de la modernité qui développe dès l’Espagne de l’Inquisition et qui justifie depuis l’ère des Lumières les thèses racialistes qui déboucheront sur l’antisémitisme raciste proprement dit — envisageant une inassimilabilité biologique des juifs.

À quoi on pourrait ajouter :
4) l’anti-judaïsme de l’islam, faisant fonctionner l’idée de substitution sur le mode de la « dhimmitude » — valant d’ailleurs aussi contre les chrétiens qui eux non plus ne s’assimilent pas —, avec ses glissements (comme l’invention de signes distinctifs que reprendra la chrétienté puis le IIIe Reich) ;
5) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.


II) Sacralisation

La Shoah, phénomène historique, a de ce fait des tenants historiques. Elle ne tombe pas du ciel. Les « trois couches » de l’antisémitisme européen que je viens de mentionner font partie de ce tissu historique, dans l’héritage duquel l’horreur qui a eu lieu a été rendue possible.

La couche la plus récente a mis en place le terreau vers le basculement dans l’innommable. Cette couche est dans l’idéologie qui s’est mise en place depuis le XVe siècle, initiant l’idée d’une « hiérarchie des "races" », qui deviendra un des impensés de la philosophie des Lumières, hélas ! Rappeler et affirmer cela, notamment en parlant de la philosophie des Lumières, c’est heurter de front un tabou, mettre en cause un des anciens piliers les plus « sacrés » de la civilisation européenne et moderne.

Ce fondement idéologique est celui sur lequel, en parallèle avec, et après l’abolition de l’esclavage, s’établira le système colonial, reposant à son tour sur le même mythe de la « hiérarchie des "races"  » et qui n’a alors pas été remis en question.

Or, c’est cette même mythologie qui fondera le nazisme, nazisme qui en importera les effets au cœur de l’Europe. Aimé Césaire l’a montré de façon très forte dans un passage remarquable de son Discours sur le colonialisme.

Le mépris des « races inférieures » y bascule en folie exterminatrice. Où la Shoah porte sa spécificité irréductible, radicalement irréductible, pas même comparable à l’horreur des déportations esclavagistes. Quelque chose d’unique a eu lieu, un basculement radical : la volonté et la mise en place des moyens de la destruction systématique et totale d’un peuple — désormais dévoilés : d'où l'importance symbolique de la date du 27 janvier 1945, celle de la découverte du camp d'Auschwitz au jour de sa libération. Cela n’avait pas eu lieu de telle sorte avant.

Cette irréductibilité relève de la métaphysique (on a parlé de mal absolu). Ce constat conduit hélas souvent à une dérive : celle qui va de l’irréductibilité métaphysique indubitable à l’idée qui y serait liée, d’inaccessibilité quasi-totale à l’investigation historique. Cela renvoie naturellement à la dimension sacrée — ce sacré inversé en forme de « plus jamais ça » qui est devenu un des fondements centraux de l’Europe — de l’abîme du mal dévoilé par la Shoah, quand aucun autre sacré ne tient plus. N’oublions pas que cela a obligé l’Europe à refonder la philosophie, et même la théologie : qui ne sait pas qu’il y a un autre concept de Dieu après Auschwitz, selon le titre du livre de Hans Jonas ?

C’est là que se glisse l’élément qui fonde les dérapages vers les débats sur l’idée d’une « concurrence des mémoires » : le sacré, et ce sacré-là aussi, a tendance à déborder sur l’histoire — on parle bien d’une autre façon de l’ « histoire sainte » — bloquant donc, ou mettant de… sacrés obstacles à l’investigation historique. Cela d’autant plus qu’on redoute à juste titre les pseudo-historiens qui, sous prétexte d’accessibilité à l’investigation historique, se font fort de nier les faits historiques et les sources qui les attestent : j’ai nommé le courant qui prétendant procéder à une révision de l’Histoire a été intitulé révisionniste, et n’est que négationniste.

Ce sacré nouveau, paradoxalement, n’exclut pas l’anti-sémitisme, puisqu’il crée une catégorie abstraite de juifs qui relègue les juifs réels qui n’y correspondent pas à la nudité de leur humanité — dont on risque en permanence de se venger puisqu’ils ne correspondent pas à l’abstraction sacrale qu’on voudrait projeter sur eux. Se met en place quelque chose qui ressemble à une sorte d’assomption de la Shoah dans une sphère j’allais dire «extra-terrestre», en ce sens que l’irréductibilité métaphysique rejoignant une indicibilité historique, on se rend incapable de déceler les racines qui ont conduit à cet abîme.

Or les racines immédiates sont bel et bien celles-là mêmes qui ont fondé idéologiquement l’esclavage moderne et la colonisation, à savoir le mythe de la « hiérarchie des "races" ». Il n’y a qu’à comparer, puisque c’est la même langue, le vocabulaire de l’Allemagne de la Shoah avec celui du 1er génocide reconnu du XXe siècle (depuis 2004 — avant c’était celui des Arméniens), celui des Hereros dans la colonie allemande de Namibie.

Ce mythe s’enracine dans la péninsule ibérique du XVe siècle, qui doutait de l’humanité des «Indiens» et se voyait autoriser (jusque par la voix du pape — Nicolas V) l’esclavage des noirs en fonction de la couleur de leur peau au moment où l’Inquisition «racialisait» l’anti-sémitisme (la limpieza de la sangre — la pureté du sang).

Où le révisionnisme aussi plonge ses racines dans un passé plus ancien que prévu.

Le mythe de la « hiérarchie des "races" » a été détruit en principe en 1945 avec l’abattement du nazisme, mais ses reliquats n’ont nullement disparu comme fondement métaphysique y compris de la civilisation des vainqueurs. Pensez que l’Afrique du Sud de l’apartheid est parmi les vainqueurs. Mais sans aller jusqu’à s’arrêter à ce cas extrême et trop facile, puisqu’il dédouane les autres, il n’est aucun des pays qui ait conservé des colonies après 1945, France incluse évidemment, qui n’ait conservé ce fondement de son Empire qui venait d’être abattu en Europe suite au dévoilement de son aboutissement innommable.

Nous voilà donc au cœur de la contradiction qui rend si complexes les crises euro-africaines : l’Europe a désormais comme fondement sacral essentiel ce « sacré » négatif, la Shoah, métaphysiquement irréductible, comme radical « plus jamais ça ». Or la Shoah est l’aboutissement, basculement en mal absolu, d’une idéologie qui est au cœur d’un des piliers, et même du pilier essentiel — ce fondement sacral antérieur, la pensée des Lumières — de l’universalisme européen, et particulièrement français.

Nous voilà donc avec un « plus jamais ça » comme notre « nouvelle » sacralité fondatrice !


III) Purgation

Sur cette base, on glisse à un phénomène de nouvelle inquisition : poursuivre quiconque aurait attenté ou serait soupçonné d’avoir attenté à ce sacré-là, à seule fin de garantir la propre pureté de la société inquisitrice !

Je prendrai l’exemple de l’attaque post-mortem du philosophe Cioran. On a découvert qu’il avait un passé fasciste. Qu’importe qu’il ait exécré ce passé dans toute son œuvre française, qu’importe que son œuvre française soit même bâtie contre ce passé…

Cioran mort est désormais suspect. Se met alors en place une façon, contre ce Cioran post mortem, de persister dans la suspicion sur ce qui serait une perpétuation voilée de son passé. Et pour certains peut-être de se prévenir ainsi eux-mêmes en contrepartie de toute potentielle mauvaise fréquentation. Chose d'autant remarquable que c'est précisément cette volonté d'occultation quasi totale d'un fondement repoussoir qui fait que la révélation post mortem ne grève nullement la lecture de Cioran.

Au contraire, comme le montrait déjà en 1996 le texte édité par A. Finkielkraut dans Le Messager européen, Cioran dès la fin des années 1940 ou le début des années 1950, se reniant catégoriquement — ce reniement fût-il grevé d'omissions —, fonde son œuvre ultérieure contre ce en quoi il refuse de se reconnaître. C'est son livre La Tentation d'exister qui, en 1956, signe littérairement avec le plus de rigueur son opposition à ce qu'il fut, « pensant contre soi » son abjection de ce qu'il fut, et notamment de ce qui fut son antisémitisme. C'est La Tentation d'exister qui donne ce texte « sur les juifs » rejetant la haine qu'il leur voua, cette haine qui fut telle qu'il n'ose même plus avouer à quel point elle exista. Rétrospection honteuse, exempte des déclamations complaisantes possibles encore seulement sur des fautes assumables, plutôt que perpétuation d'un antisémitisme, qu'absent ici du propos de Cioran, on chercherait volontiers dans quelque ambiguïté, dans quelque recoin inconscient le retenant encore de se renier. Ou en suspectant cette confession honteuse de motifs uniquement opportunistes en un temps où le fascisme n'est plus de mise. L'admirateur des cathares — qui n'étaient pas fascistes ! — qu’est Cioran est alors à son tour victime, comme un étrange marrane ! d'inquisiteurs vigilants sur la pureté de sa conversion. Certes en ce qui le concerne la faute passée est réelle et grave. Raison de plus pour que l'on guette le relaps. Ce faisant, on se purge soi-même ! — sauf de la tentation de la fabrication délatrice de suspects à laquelle incitent en tout temps les inquisiteurs.


IV) Instrumentalisation

Si l’exécration d’un suspect peut valoir purgation de quiconque sacrifie à l’esprit d’inquisition contre ledit suspect, le pas est aisément franchi vers l’instrumentalisation de la Shoah pour discréditer un ennemi ou simplement un adversaire politique ou intellectuel. La foule des anonymes, campée sur cette nouvelle sacralité, fera corps contre l’adversaire désigné en proie pour avoir touché au sacré non dévoilé.

Pour avoir simplement « touché » le « sacré » !…

La chose peut servir dans les domaines les plus inattendus. Je donnerai comme exemple, un incident vécu suite à un débat sur l’histoire des cathares (aucun rapport avec la Shoah, on le voit !). Le débat tournait autour de l’application aux études cathares de la méthode dite « déconstructionniste », revendiquée par les « révisionnismes » (au sens large) historiens en général. Faurisson ayant été mentionné (forcément dans un débat parlant de révisionnisme) j’intervenais en mettant en garde contre un des risques du rapprochement de l’usage du « déconstrutionnisme » dans les études cathares avec le révisionnisme concernant le génocide des juifs : attention, « grâce à Dieu les juifs sont toujours là, les cathares, ce n’est pas le cas : on ne risque pas de les persécuter à nouveau » (Les cathares devant l’histoire, p. 99). Pas question directement de la Shoah ici, mais mise en garde contre ce révisionnisme auquel on ne peut que penser en nommant Faurisson : le négationnisme du génocide nazi — compte de tenu de l’enjeu : un risque permanent de voir réitérer, sous une forme ou sous une autre, l’horreur passée, en la relativisant.

Quelle ne sera pas ma surprise de découvrir, dans une attaque du livre par un tenant de la thèse « déconstructionniste » appliquée aux études cathares, une reprise de mon propos, me faisant dire exactement le contraire de ce que je disais : je ferais « explicitement le rapprochement [concernant la démarche à propos du catharisme dite "déconstructionniste"] avec la négation du génocide des juifs » (sic !)…

L’attaque, intitulée « Les "cathares" une histoire qui blesse » est publiée dans le magazine Midi Pyrénées Patrimoine, n°3, sous la signature de Julien Théry, un jeune historien, que je n'avais pas cité mais qui semble s’être senti visé par les débats ! Et voilà donc qu’il « contre-attaque » en cherchant le meilleur moyen de discréditer ses adversaires historiens (cf. les droits de réponse publiés par Midi Pyrénées Patrimoine, n°4 - et mon droit de réponse in extenso ainsi que celui adressé au site Hal-shs). Quel moyen plus efficace que de les accuser de porter atteinte à ce qu’il y a d’intouchable dans la Shoah. Et comme il ne trouve pas ce rapprochement dans le livre incriminé, il va le chercher — au prix de quel contresens ! —, dans ma mise en garde contre ce rapprochement ! Et Julien Théry d’… « étayer » — si l’on peut dire — sa lecture en contresens de mon avertissement contre la mise en équivalence des révisionnismes (p. 99), par un autre contresens ! Il ouvre trois guillemets pour réarranger six mots de mon intervention d'introduction qui n’avait aucun rapport avec le propos de la p. 99 : je parlais alors, à la p. 70, des anciens textes qui faisaient l’ « apologie non pas de la secte persécutée, mais de ses bourreaux. » Aucun rapport, même lointain, avec la Shoah !

Quel meilleur moyen de discréditer une école adverse (ici, celle des historiens m’ayant invité à participer à leur colloque) que de la soupçonner de toucher le « sacré » ! C’est ainsi que M. Théry tire de son attaque l’exclamation suivante : « faut-il que les défenseurs du "catharisme" se sentent aux abois pour en arriver à de pareilles extrémités !… ». Où, ayant qualifié ses collègues historiens de « défenseurs du "catharisme" », c’est-à-dire leur déniant l’objectivité dont lui ferait preuve, il donne l’estocade en scellant ce discrédit dans celui, bien pire puisque moral : attenter à la Shoah !

Que dire alors de l’usage de la Shoah dans des domaines où les enjeux sont autrement sérieux et périlleux que les querelles dans les milieux historiens.

Plus loin dans le même livre (p. 441), j’évoque le « cortège macabre débouchant sur le XXe siècle de l'horreur et du silence glacial qui pèse sur des déserts infernaux. Auschwitz, symbole définitif, après lequel la théologie ne sait plus que boiter. Symbole définitif au point qu'il n'a pas même la force d'être leçon définitive. Le goulag y a survécu, puis d'autres génocides. »

Voilà le véritable risque que porte le révisionnisme appliqué au génocide des juifs, à la Shoah.

Or la mise en sacralité de la Shoah accentue en permanence ce risque. Pour une raison simple : ce qui est placé, puis cantonné, dans le domaine du sacré, glisse par là-même à un rapprochement avec les mythes. La mise en sacralisation de la Shoah contribue ainsi à sa mise hors l’histoire, et donc conforte le révisionnisme. Sous la forme de la question insidieuse ainsi induite : un tel événement, d’ordre métaphysique, a-t-il pu avoir lieu dans l’histoire ?

Une telle question rejoint le malaise de quiconque se sent visé par ce fait insupportable : les bourreaux sont faits de la même humanité que moi. Et ici apparaît tout l’ « intérêt » de cantonner la Shoah au sacré, si proche voisin du mythe. Les auteurs de la Shoah rejoignent ainsi les monstres des mythes et nous en deviennent d’autant étrangers. Et au fond, eux-mêmes, comme montres, sont-ils autre chose que des projections de nos cauchemars ?

Et pendant ce temps, dans l’histoire non-sacrée, dans l’histoire profane, la menace réelle persiste, reprend et s’accentue, ne pouvant avoir aucun rapport avec ce que l’on a sorti de l’histoire — malgré le fait que des survivants, toujours parmi nous, se souviennent bel et bien !

Une menace qui passe aisément par la manipulation de ce qui glisse au sacré, si proche du mythe…


V) Manipulation

Je citerai le cas du Président iranien Ahmadinejad, typique comme quintessence du passage de l’instrumentalisation à la manipulation.

Cela pour cette raison qu’Ahmadinejad a parfaitement compris que la Shoah a commencé à jouer ce rôle sacral pour les Européens. C’est cette compréhension qui est la sienne qui explique les éléments de sa manipulation, qui sans cela sont contradictoires…

Voilà que des journaux européens ont publié des caricatures de Mahomet, provoquant dans le monde musulman des réactions qualifiées d’irrationnelles. La qualification, connotée péjorativement dans le monde occidental qui s’y auto-satisfait ainsi de sa rationalité — la qualification est cependant exacte : irrationnelles, les réactions montrent qu’on a touché à ce qui pour le monde musulman relève du sacré.

Pour le Président iranien, cela ne fait aucun doute : on a touché au sacré. Quelle sera donc sa contre-attaque ? S’en prendre au sacré occidental. Mais quel est-il ce « sacré » ? Qu’est ce que l’on ne touche pas depuis que tout autre sacré a disparu ? Ce sur quoi Ahmadinejad va appuyer en mettant en place son concours de caricatures de la Shoah !

Où les contradictions d’Ahmadinejad s’avèrent n’en être pas ! Comment se concilient son négationnisme et son discours voulant que l’on eût dû créer l’État d’Israël en Europe en compensation de la Shoah comme crime européen ? La Shoah a-t-elle eu lieu en Europe ou est-elle imaginaire ?

La résolution de cette contradiction est en ce que la Shoah ne l’intéresse pas comme réalité historique ! Mais en tant que participant pour les Européens d’un domaine inaccessible — ce qui s’apparente fort à la sacralité du prophète caricaturé.

Reléguée ainsi hors du domaine historique, la Shoah peut à la fois être contestée (comme on conteste une idée), utilisée (comme on utilise une idée), etc. Dans un cas comme dans l’autre, cela n’a plus rien à voir avec l’histoire, mais relève de la seule métaphysique : on est dès lors, pour Ahmadinejad, dans un conflit des sacralités, dans un conflit des fondements imaginaux des civilisations.

Où, sur cette base il peut mettre en service ces autres éléments de l’antijudaïsme dans le monde musulman, que j’ai cités en entrée : outre l’antisémitisme remontant à l’Antiquité, à la racine de tous les autres, dénoncé dès le livre biblique de l’Exode, exécrant les juifs — inassimilables comme signes de l’Autre, le Tout Autre qui dérange ; 1) l’anti-judaïsme qui dans l’islam, fait fonctionner l’idée (auparavant chrétienne) de substitution sur le mode de la « dhimmitude » ; 2) l’antisémitisme antisioniste, particulièrement subtil, puisque devant éviter la dénonciation d’antisémitisme postérieure à la Shoah.

Avec ce deuxième pilier, il a un point d’appui au cœur même de l’Occident, Occident d’autant plus fragilisé qu’il a lui-même relégué la Shoah dans le « sacré », autant dire dans une forme du mythe, ce qu’Ahmadinejad manipule à merveille ; accentuant par là-même la tentation révisionniste déjà prégnante par le fait que ce récent basculement dans le mal radical n’est pas sorti de l’incompréhension, ayant laissé pantoise l’Europe entière…

… Où il s’agit de se regarder en face : oui cela a eu lieu dans le réel, cela a été le fait d’hommes comme nous ; cela a été possible parce que le sacré avait été évacué du cœur de la pensée qui a commis cela — à savoir : plus d’image de Dieu en l’homme, plus de dignité infinie en l’homme, plus de ce mystère sacré au cœur et à la pointe de la Création divine…

RP


mercredi 5 novembre 2008

40 ans après



« Nous avons devant nous des journées difficiles. Mais peu m'importe ce qui va m'arriver maintenant, car je suis arrivé jusqu'au sommet de la montagne.
Je ne m'inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son prix. Mais je ne m'en soucie guère maintenant. Je veux simplement que la volonté de Dieu soit faite.
Et il m'a permis d'atteindre le sommet de la montagne. J'ai regardé autour de moi. Et j'ai vu la Terre promise. Il se peut que je n'y pénètre pas avec vous. Mais je veux vous faire savoir, ce soir, que notre peuple atteindra la Terre promise.
Ainsi je suis heureux, ce soir. Je ne m'inquiète de rien. Je ne crains aucun homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur. » (Extrait du dernier discours de Martin Luther King, 3 avril 1968 au soir.)

Le lendemain, Martin Luther King était assassiné. Dans le récit biblique auquel il fait ici allusion, le peuple, conduit par Moïse qui n’entre pas en terre promise, a connu une traversée du désert de 40 ans.
Et nous voilà 40 ans après !…





(Exposition Martin Luther King :
après Antibes, bientôt à Vence)



  

mercredi 15 octobre 2008

Dans l'actualité





« La statue était immense et d’une splendeur extraordinaire. Elle était debout devant toi, et son aspect était terrible.
La tête de cette statue était d’or pur ; sa poitrine et ses bras étaient d’argent ; son ventre et ses cuisses étaient de bronze ;
ses jambes, de fer ; ses pieds, en partie de fer et en partie d’argile.
Tu regardais, lorsqu’une pierre se détacha sans le secours d’aucune main, frappa les pieds de fer et d’argile de la statue et les réduisit en poussière.
Alors le fer, l’argile, le bronze, l’argent et l’or furent pulvérisés ensemble et devinrent comme la balle qui s’échappe d’une aire en été; le vent les emporta, et nulle trace n’en fut retrouvée. »
(Livre de Daniel, ch. 2, v. 31-35)




mercredi 24 septembre 2008

Luther en pointillé



Deux luthériens... Question de fruits, parmi les œuvres de la foi.



Dürer


« Ô notre Dieu, qui nous a appris à prier les Psaumes et le Notre Père, accorde-nous un esprit de prière et de grâce afin que nous priions sans cesse avec une joie et une foi sincères »... (Martin Luther)



Bach



mardi 26 août 2008

La planète des singes et l’humain mimétique


(La suite : ici)

À travers toutes les versions de l’histoire de La planète des singes – de celle du récit d’Ulysse Mérou selon Pierre Boulle, le modèle de départ, à celle mettant en scène l'astronaute Leo Davidson dans la dernière mouture, celle de Tim Burton –, une constante : l’homme comme animal mimétique.

Où l’on retrouve le concitoyen de Pierre Boulle, René Girard, originaire d’Avignon comme lui : ce qui caractérise l’humain dans le spectre du vivant, selon Girard, c’est l’intensité mimétique.




1963 : le roman de Pierre Boulle

Dans un voilier stellaire croisant au large de la Terre, un couple découvre une « bouteille à la mer » dans l’espace avec un message à l’intérieur : le récit d’Ulysse Mérou, un journaliste terrien, membre de la première expédition hors du système solaire lancée en 2500 par le professeur Antelle.
Une expédition humaine vers un autre système planétaire, celui de l'étoile Bételgeuse. À l'approche de celui-ci, le professeur Antelle et ses deux équipiers, son disciple le physicien Arthur Levain et le journaliste Ulysse Mérou, observent à la surface de l'une des planètes des agglomérations, des routes, ainsi que d'autres artefacts synonymes de la présence d'une civilisation.
Une surprise attend nos voyageurs : sur cette planète, l'espèce humaine existe également... Celle-ci cependant est peu évoluée et représente de beaux trophées potentiels pour les chasseurs,… des singes ! Les humains représentent, entre autres, un intéressant sujet d'expériences scientifiques dont Ulysse Mérou va faire les frais.
Les trois protagonistes ont été capturés par les maîtres de la planète : trois espèces simiesques proches de nos gorilles, orang-outangs et chimpanzés, doués du langage articulé, qui ont bâti une société au sein de laquelle chaque espèce possède ses domaines propres de spécialisation (sciences et techniques pour les chimpanzés, arts de la guerre pour les gorilles, religion, politique et justice pour les orang-outangs – ironie de Boulle sur la manie classificatrice dont le monde sort alors avec peine malgré la défaite du racisme nazi ?).
Revenu sur terre avec une humaine qu’il a nommée Nova, Mérou découvre que la Terre aussi est dominée les singes.
… On découvre à la fin du roman que le couple qui lit le récit est un couple de singes… »




1968 : le film de Franklin J. Schaffner

Découvert par Hollywood, "La planète des singes" fait rapidement l'objet d'une adaptation cinématographique, de la part de Franklin J. Schaffner, laquelle consacre l'un des plus grands rôles de Charlton Heston.

A l'époque des premiers voyages hors du système solaire, quatre astronautes se voient confier la mission d'explorer le système d'une étoile située dans la constellation d'Orion. Le voyage se termine en l'an 3979 par un crash sur une planète inconnue et la mort de l'un des astronautes. La planète sur laquelle débarquent les survivants est apparemment viable pour leur survie. Commence alors une longue exploration et la traversée d'une vaste étendue désertique, au cours de laquelle le moral des hommes est mis à rude épreuve, jusqu'à la découverte des premières formes de vie, puis d'une gigantesque oasis. Celle-ci est habitée par une espèce proche de l'espèce humaine – dotée de la parole, dans le film – , mais qui fuit rapidement à l'approche de cavaliers simiesques ! Capturé, Taylor (Charlton Heston) va devoir faire la preuve de son "humanité". Mais certaines théories et certaines preuves risquent de déranger...
À la fin du film, Taylor, découvrant ce qui fut la statue de Liberté, aux trois-quart enterrée, comprend alors qu'il est revenu à son point de départ, après que vingt siècles se soient écoulés sur la Terre...



Le film en entier : ici.

Le film connaîtra plusieurs suites (sans compter une série télé). Les plus connues :
1970 : Le Secret de la planète des singes (Beneath the Planet of the Apes) de Ted Post
1971 : Les Évadés de la planète des singes (Escape From the Planet of the Apes) de Don Taylor
1972 : La Conquête de la planète des singes (Conquest of the Planet of the Apes) de J. Lee Thompson
1973 : La Bataille de la planète des singes (Battle for the Planet of the Apes) de J. Lee Thompson



2001 : l’adaptation de Tim Burton

En 2029, sur la station orbitale Oberon, un groupe d'astronautes forme des singes « bénéficiant » de manipulations transgéniques – à même de remplacer l'homme dans des missions spatiales à risque.
Les astronautes envoient le chimpanzé Pericles afin d’observer une tempête électromagnétique qui menace. Toutes les communications entre le primate et la station sont subitement interrompues et le vaisseau disparaît des radars. Désobéissant à ses supérieurs, Leo Davidson (Mark Wahlberg) embarque dans un des vaisseaux expérimentaux pour aller porter secours à Pericles.
Tout comme lui, il perd le contrôle des commandes et s'écrase dans les marais d'une forêt tropicale. L'intrépide pilote voit alors un groupe d'humains affolés foncer droit sur lui dans leur fuite, et se fait capturer avec eux par des singes parlants.
Avec l’aide de Ari, une chimpanzé fille d’un sénateur et militante pour les droits des humains (réduits en esclavage et perçus par les singes comme animaux parlant), Leo organise une fuite dont il prend la tête. Poursuivis par les troupes du Général Thade, ils rejoignent "la zone interdite", où Leo découvre... les ruines du vaisseau Oberon. Le journal de bord lui apprend que, parti à la recherche de Leo, le vaisseau s’était écrasé ; les singes améliorés ont fini par prendre le pouvoir sur les humains qui ont régressé et ont oublié leur passé au fil des siècles.
A l’issue de la bataille qui oppose les fugitifs à l’armée des singes, les deux espèces se réconcilient. Puis l’astronaute parvient à retourner sur Terre, grâce... à la navette de son singe qui atterrit au cœur de la bataille. Mais Leo découvre que, sur la Terre aussi, les singes sont devenus les maîtres…





La relativité espace-temps

Dans le roman de Pierre Boulle, les trois hommes atteignent Bételgeuse au terme d’un voyage de deux ans à une vitesse proche de celle de la lumière (soit plusieurs siècles en temps terrestre).

Pour les quatre astronautes américains du film de 1968, qui partent pour la constellation d’Orion le voyage durera six mois (en hibernation), mais en temps terrestre c’est en 2673 qu’ils arriveront à destination. Ici aussi le fait que le voyage se déroule à une vitesse proche de celle de la lumière explique le décalage temporel.

Leo Davidson et le chimpanzé Pericles, eux, sont projetés dans le futur à cause d’une distorsion du tissu spatio-temporel provoquée par une tempête électromagnétique.

Dans les trois cas, on use de la théorie de la relativité pour un déplacement dans le futur.

Un futur qui réserve finalement quelle place à l’homme ?


L’ironie concernant la supériorité de l'évolution humaine

L’ironie est au cœur du roman de Pierre Boulle, ironie désabusée, qui n’est pas sans faire penser au pessimisme d’un Schopenhauer – quand les hommes semblent apathiques et dans l’ennui au point de ne pas résister à la montée des singes.

Ironie pleine d’humour aussi, quant à l’orgueil scientiste et dogmatique de l’être « au sommet de l’évolution ». Les scientistes parmi les singes ne se privent pas, par exemple, de remarquer que le singe est favorisé par rapport à l’homme par ses quatre pouces opposables aux autres doigts, au lieu de seulement deux pour les hommes ! Sans parler de son aisance à monter aux arbres, lui donnant d’emblée le sens d’une troisième dimension, la verticalité !…

Ce qui caractérise l’homme, c’est particulièrement sa violence…


La théorie mimétique (René Girard)

Précisons que René Girard n’est jamais nommé dans les versions successives de La planète des singes ! Mais dans les trois versions principales (de Boulle à Burton), la différence entre les hommes et les singes, fussent-ils extrêmement évolués et humanisés, recoupe étrangement la théorie de René Girard.

Les singes sont religieux – une religion messianique chez Tim Burton, où le nom même de Leo Davidson n’est peut-être pas indifférent : Lion (de Juda ?), fils de David… Les singes vénèrent Semos, père de tous les singes (premier révolté selon le carnet de bord de l’Obéron), dont ils attendent le retour, reconnu par certains singes dans l’arrivée opportune du vaisseau piloté par le chimpanzé Pericles, qui vient confirmer le rôle messianique de Leo Davidson…

Les singes sont religieux, donc, mais ne connaissent pas la pratique humaine universelle du sacrifice sanglant qui permet la mise entre parenthèses de la violence mimétique par laquelle les hommes d’entre-détruiraient !

C’est que les hommes se distinguent des singes par leur plus grande inventivité technique, et parallèlement par leur plus grande dangerosité, leur plus grande violence.

Or selon les réflexions de René Girard, c’est bien à leur mimétisme, leur capacité d’imitation (leur capacité à… "singer" !)… plus poussée que celle de singes, que les hommes doivent d'entrer et dans leur supériorité technique, et dans le cycle de violence mimétique, qu’ils détournent vers un bouc émissaire, puis vers les sacrifices qui le reproduisent… et que le Christ est venu dévoiler, ouvrant la possibilité qu’il soit mis fin au cycle sans fin de la violence…

Dans le film de Franklin J. Schaffner, c’est bien la violence des hommes qui a débouché sur leur destruction… nucléaire, qui a initié leur remplacement par les singes…



La suite : ici




lundi 21 juillet 2008

Blade Runner



Blade Runner. Film américain de Ridley Scott sorti en 1982 mais dont la dernière version (dite Final Cut) a été éditée en 2007 sur DVD. Libre adaptation du roman Do Androids Dream of Electric Sheep? (Les androïdes rêvent-ils de brebis électriques ?) écrit par Philip K. Dick en 1966, le film lui est dédié.




Dans les dernières années du 20ème siècle, des milliers d'hommes et de femmes partent à la conquête de l'espace, fuyant les mégalopoles devenues insalubres. Sur les colonies, sont conçus les « répliquants », des androïdes capables de travailler et d'assister les êtres humains, dont rien ne peut les distinguer.
Los Angeles, 2019. Après avoir massacré un équipage et pris le contrôle d'un vaisseau, les répliquants de type Nexus 6, le modèle le plus perfectionné, sont désormais déclarés « hors la loi ». Quatre d'entre eux parviennent cependant à s'échapper et à s'introduire dans Los Angeles. Un agent d'une unité spéciale, un blade-runner, est chargé de les éliminer. Selon la terminologie officielle, on ne parle pas d'exécution, mais de retrait...


Le film Blade Runner est actuellement disponible avec deux fins (principale différence entre les deux versions, la version « cinéma » de 1982 et la version Director's cut de 1992). Mais il existe six versions, six montages différents du même film.
La fin dite alternative a été voulue par les producteurs de la Warner Bros, pour éviter au public d'être choqué par un héros (joué par Harrison Ford) paraissant lâche, faible et désabusé dans un univers sombre et peu engageant.
Affolés par la très mauvaise opinion générale, les producteurs ont donc remonté — sans l'accord du réalisateur Ridley Scott — la fin, en ajoutant une voix-off afin de « permettre au spectateur de mieux comprendre le film ». Dix ans plus tard, Ridley Scott pourra reprendre le montage de son film mais la Warner, voulant à nouveau faire valoir son droit sur le film, posa un ultimatum au réalisateur qui dut — pour pouvoir tenir le délai — abandonner une partie de la restauration.
La dernière version du film est parue en France le 5 décembre 2007, en version simple et en coffret, pour célébrer le 25e anniversaire du film. Ce dernier regroupe toutes les versions du film.


Inspiré du roman de Philip K. Dick, Ridley Scott propose un film sombre, plongé dans un avenir proche chaotique, caractérisé principalement par la déliquescence de la planète Terre et la fuite des humains vers l’espace et Mars en particulier pour une colonisation en masse.
Les hommes ont créé les « répliquants » humanoïdes.
Mais inévitablement la machine ayant remplacé l’homme, la machine dépasse l’homme... Pour contrer les rébellions, des unités spéciales sont chargés de « retirer » les répliquants de leurs services. Deckard (Harrison Ford), en vieux flic retiré du métier, joue un rôle de marginal, rappelé pour ses qualités et son efficacité, désabusé, abattu, il se lance dans une nouvelle quête de rédemption personnelle qui va le conduire jusqu’à une nouvelle perception de sa propre vie :


À la Tyrell Corporation, Deckard rencontre Rachel, une répliquante qui se croit humaine et dont il tombe peu à peu amoureux. Par la suite, Rachel prendra conscience de sa nature de répliquante. Deckard sera dès lors chargé de l'éliminer elle aussi, mais ne pourra s'y résoudre.
Les androïdes sont mus par leur recherche de la vérité et essaient de trouver les explications sur eux-mêmes dans une profonde quête. Ils cherchent un moyen de vivre plus longtemps et gravissent un à un les échelons vers la connaissance, mais leur destin (la mort) les rattrape... En effet, au fil des années, ils semblent développer des sentiments et prennent conscience de leur propre fin « programmée »...
Quant à Deckard, il en apprend progressivement plus sur lui-même au contact de ces humanoïdes dont l' « humanité » est parfois plus forte que celle des Blade Runners !...


La bande originale du film a été composée par Vangelis.





« Il lui fut donné d’animer l’image de la bête, afin que l’image de la bête parle et fasse mettre à mort tous ceux qui ne se prosterneraient pas devant l’image de la bête. »  (Apocalypse 13, 15)





mercredi 16 juillet 2008

Médusé (2)



Méduses venues avec les feux d'artifice du 14 juillet !...




Tangerine Dream - Ricochet






samedi 12 juillet 2008

Cirque



Finalement, pas de méduses cet été, apparemment. Juste le cirque estival… Quoique, pour les méduses, finalement les voilà, depuis le 14 juillet...

Pour le cirque..., certes, « avec la naissance de la cité et de l’État, les fêtes perdent de leur importance. Elles présentent de moins en moins l’ampleur, le caractère total qui faisaient des anciennes effervescences une suspension complète du jeu des institutions et une mise en question intégrale de l’ordre universel. » Roger Caillois, L’homme et le sacré, Folio, p. 175.

Le rituel ne s’accomplit pas moins…



King Crimson - Cirkus


… Signe que, « de même que le crabe a besoin de sa pince ou la chauve-souris de ses ailes […], l’homme a besoin de la "culture" », René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, éd. Poche, p. 124.

  

Et puis...
King Crimson - Islands




dimanche 22 juin 2008

Médusé



“Ce que nous avons d’unique et de spécifique s’accomplit dans une forme si expressive que l’individuel s’élève au plan de l’universel. Les expériences subjectives les plus profondes sont aussi les plus universelles en ce qu’elles rejoignent le fond originel de la vie.”

... écrit Cioran (Sur les cimes du désespoir, Œuvres, p. 20).


Voilà qui dit quelque chose de l'Incarnation... et de l'unicité propre de chacun devant Dieu, de l'unicité que l'Incarnation offre à découvrir.
Voilà aussi qui nous solidarise avec les méduses :
à ne pas négliger quand on nous annonce une énième année à méduses en Méditerranée...


Tangerine dream - Stratosfear








mercredi 14 mai 2008

Anges



« [Bowman] se trouvait en fait pris dans toute une hiérarchie d’intelligences dont certaines étaient assez voisines de son propre niveau primitif pour servir d’interprètes. »
A.-C. Clarke, 2010 : Odyssée deux, in 2001-3001. Les odyssées de l’espace, éd. Omnibus, p. 326.

Où, par le biais de la théorie de l'évolution et du thème des extra-terrestres, A.-C. Clarke franchit le Rubicon au-delà duquel il retrouve et rejoint tout simplement l'angélologie la plus classique et médiévale... Cf. Thomas d'Aquin :

« La supériorité de l’intelligence sur les sens fait raisonnablement conclure à l’existence d’êtres incorporels que l’intelligence seule peut appréhender. »
Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia, qu. 50, a. 1, resp.

« L’ange est nommé “intelligence” et “esprit” parce qu’il n’a en lui que la connaissance intellectuelle ; tandis que la connaissance de l’âme humaine est en partie intellectuelle et en partie sensible. »
Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia, qu. 54, a. 3, ad 1um.



Tangerine dream - Rubycon (1975)




lundi 7 avril 2008

Martin Luther King (2)



Martin Luther King, prédication de 1956, présentée comme une lettre écrite par l’Apôtre Paul aux chrétiens d’Amérique (extraits) :




« Paul, appelé à être apôtre de Jésus Christ par la volonté de Dieu, à vous qui êtes en Amérique, grâce et paix de la part de Dieu notre Père, par notre Seigneur et Sauveur, Jésus Christ…
Depuis de nombreuses années j’ai désiré vous voir, ayant entendu tant de choses à votre sujet et au sujet de ce que vous faites. Des nouvelles me sont parvenues concernant les progrès fascinants et étonnants que vous avez accomplis dans le domaine scientifique ».
[…] « Mais Amérique, te considérant de l’extérieur, je me demande si ton progrès moral et spirituel a été proportionnel à ton progrès scientifique. Tu as laissé les moyens matériels qui te permettent de vivre, distancer les fins spirituelles pour lesquelles tu vis.
… Ton génie scientifique a transformé le monde en proximité de voisinage, que ton génie spirituel et mortel a échoué à rendre fraternel».

[…] « Une autre chose me trouble. C’est que vous avez une Eglise blanche et une Eglise noire. Vous avez laissé la ségrégation franchir le seuil de l’Eglise. Comment donc une telle division peut-elle régner au sein du vrai Corps du Christ ?… Si je comprends bien, vous comptez parmi vous des chrétiens qui tentent de justifier la ségrégation par des fondements bibliques. Mes amis, c’est un blasphème qui va à l’encontre de tout ce que proclame la foi chrétienne. Je dois vous répéter ce que j’ai dit à beaucoup de chrétiens auparavant : en Christ, il n’y a plus ni juif, ni grec ; ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme, car tous, nous ne sommes qu’un en Jésus Christ. ».

[…] « Puis-je adresser un mot à ceux qui luttent contre ce mal ? Veillez à toujours combattre avec des méthodes et des armes chrétiennes. Ne succombez jamais à la tentation de l’amertume. Quand vous exigez la justice, veillez à agir dans la dignité et la discipline, avec l’amour pour arme principale. Ne permettez à personne de vous abaisser au point que vous en veniez à le haïr. Evitez toujours la violence. Si au cours de votre lutte vous succombez à la violence, les générations futures subiront les conséquences de la longue nuit désolée de l’amertume, et l’héritage principal que vous léguerez à l’avenir sera un règne éternel de chaos ».




« S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. » (Jean 15, 20)




vendredi 4 avril 2008

Martin Luther King (15.01.1929 - 4.04.1968)



« "Je vous le dis aujourd'hui, mes amis, bien que nous devions faire face aux difficultés d'aujourd'hui et de demain, j'ai tout de même un rêve. C'est un rêve profondément enraciné dans le rêve américain."



« Je fais le rêve qu'un jour, cette nation se lève et vive sous le véritable sens de son credo : “Nous considérons ces vérités comme évidentes, que tous les hommes ont été créés égaux.”

« Je fais le rêve qu'un jour, sur les collines rouges de la Géorgie, les fils des esclaves et les fils des propriétaires d'esclaves puissent s'asseoir ensemble à la table de la fraternité.

« Je fais le rêve qu'un jour, même l'État du Mississippi, désert étouffant d'injustice et d'oppression, soit transformé en une oasis de liberté et de justice.

« Je fais le rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés par la couleur de leur peau, mais par le contenu de leur personne. Je fais ce rêve aujourd'hui !

« Je fais le rêve qu'un jour juste là-bas en Alabama, avec ses racistes vicieux, avec son gouverneur qui a les lèvres dégoulinantes des mots interposition et annulation; un jour juste là-bas en Alabama les petits garçons noirs et les petites filles noires puissent joindre leurs mains avec les petits garçons blancs et les petites filles blanches, comme frères et sœurs.

« Je fais ce rêve aujourd'hui.

« Je fais le rêve qu'un jour chaque vallée soit glorifiée, que chaque colline et chaque montagne soit aplanie, que les endroits rudes soient transformées en plaines, que les endroits tortueux soient redressés, que la gloire du Seigneur soit révélée et que tous les vivants le voient tous ensemble






  

jeudi 3 avril 2008

Chaos et “esprit tétramorphe”




I (*) - Le tétramorphe représente les « Quatre Vivants », les quatre animaux ailés « tirant » le char de la vision d'Ézéchiel (Ez 1, 1-14) et que l'on retrouve de façon assez similaire dans l'Apocalypse de Jean (ch. 4, 7-8).

Plus tard les Pères de l'Église en ont fait l'emblème des quatre évangélistes : le lion pour Marc, le taureau pour Luc, l'homme pour Matthieu et l'aigle pour Jean. Ils accompagnent souvent les représentations du Christ en majesté.

- L’homme représente Matthieu : l'évangile de Matthieu débute par la généalogie humaine de Jésus.
- Le lion représente Marc : dans les premières lignes de l'évangile de Marc, Jean-Baptiste prêche au désert, lieu des animaux sauvages.
- Le bœuf représente Luc : aux premiers versets de son évangile, il fait allusion à Zacharie qui offre un sacrifice à Dieu ; dans le bestiaire traditionnel, le bœuf est signe de sacrifice.
- L’aigle représente Jean : le quatrième évangile commence par la préexistence céleste de la Parole qui vient en Jésus-Christ.


st-trophime.jpg
St-Trophime d'Arles



Le tétramorphe dans la Bible


La vision d'Ézéchiel

Dès les premières lignes de sa prophétie, Ézéchiel (Ez 1, 1-14) décrit une vision : « le ciel s'ouvrit et je fus témoin de visions divines » (Ez 1, 1). « Au centre, je discernais quelque chose qui ressemblait à quatre êtres vivants » (Ez 1, 5).

« Ils avaient chacun quatre faces et chacun quatre ailes (...) leurs sabots étaient comme des sabots de bœuf » (Ez 1, 6-7). « Quant à la forme de leurs faces, ils avaient une face d'homme, et tous les quatre avaient une face de lion à droite, et tous les quatre avaient une face de taureau à gauche, et tous les quatre avaient une face d'aigle » (Ez 1, 10).

Il s'agit de quatre animaux identiques dotés chacun de quatre pattes de taureau, de quatre ailes d'aigle, de quatre mains humaines et de quatre faces différentes d'homme, de lion, de taureau et d'aigle. Ces quatre animaux ont leur place au pied du trône de la gloire de Dieu.


L'Apocalypse

Le livre de l'Apocalypse (4, 7-8) relate une vision dont la parenté avec celle d'Ézéchiel est évidente. Les Vivants sont au milieu du trône et autour de lui. mais ils ne sont plus identiques et ils sont beaucoup moins hybrides : ce sont, dans l'ordre, un lion, un taureau, un homme et un aigle. Ils ont chacun six ailes et ils sont recouverts d'une multitude d'yeux.

Ils ne cessent de répéter jour et nuit : « Saint, Saint, Saint, Seigneur, Dieu Maître de Tout, qui était qui est et qui vient. »



Le tétramorphe dans l'Antiquité


Ces quatre figures des quatre vivants remontent à la nuit des temps. On les trouve en particulier en Égypte et à Babylone en Mésopotamie. Ce sont sans doute les conceptions babyloniennes qui sont en arrière-plan des visions d'Ézéchiel retrouvées par l'auteur de l'Apocalypse. C'est Irénée de Lyon, au IIe siècle, soit de nombreux siècles après leurs premières apparitions, qui le premier a identifié ces quatre vivants aux quatre évangélistes.


Égypte

En Égypte ils étaient « les quatre gardiens du Créateur ». représentés dans plusieurs temples dont celui d'Erfou. Voici ce qu'en dit Nadine Guilhou, égyptologue à l'université de Montpellier.

« De son côté, pressentant lui aussi des combats, le créateur résolut de créer à partir de lui-même quatre gardiens. L'un avait les apparences d'un rapace. Le visage encadré d'ailes, il portait un harpon. On le nomma "Seigneur du harpon". Le deuxième était un lion puissant ; il portait un couteau. C'était le "Seigneur du couteau". Le troisième, un serpent, brandissait un poignard. On le dénomma "celui dont la terreur est grande". Le quatrième, enfin, portait aussi un couteau, c'était un taureau et son nom fut : "celui dont le rugissement est puissant".

Ces quatre gardiens se subdivisèrent en quatre compagnies, les lions au nord, les serpents à l'est, les faucons au sud, les taureaux à l'ouest. Munis de leurs armes, ces génies gardiens constituaient à Edfou, le rempart vivant du Créateur. Ils se figèrent autour de lui, constituant la mer d'enceinte de son temple. Et c'est ainsi que fut créée la demeure de Rê, semblable à l'horizon du ciel, immense, où il pouvait séjourner pendant des millions de millions d'années. »


Babylone

À Babylone, ils représentaient quatre divinités secondaires. Ils figuraient les quatre points cardinaux et dans l’astrologie des civilisations mésopotamiennes, ils symbolisent les quatre signes fixes du zodiaque.




II - « Chaos tétramorphe » cathare


Homme, oiseau, poisson, quadrupède.

On retrouve dans un texte de polémique anti-cathare du XIIe siècle, le De heresi catharorum in Lombardia : un quadrupède, rappelant les quadrupèdes bibliques — si ce n’est qu’ici le tétramorphe est nettement négatif, esprit du chaos.

Quatre figures : lion & taureau/bœuf) ; l’homme, l’oiseau (aigle). Plus le poisson.

Figure du chaos, ce qui peut évoquer le chaos des quatre éléments — créés par Dieu ! pour le texte bogomile reçu par plusieurs groupes cathares, l’Interrogatio Iohannis — ; les quatre éléments à partir desquels « Sathanaël » déchu façonne la création (feu – homme ? ; air – oiseau ; eau – poisson ; terre – quadrupède ?).

Ce « mauvais esprit tétramorphe […] habitait au fond du chaos, il existait par lui-même sans avoir été créé (sine principio), mais il n’avait pas lui-même le pouvoir de créer. C’est à son instigation que Lucifer, descendu jusqu’à l’abîme, aurait décidé de se rebeller contre Dieu » (cf. M. Roquebert, La religion cathare, éd. Perrin, p. 134).

*

tetramorphe-evangeliaire-avignon-11e-s.jpg
Évangéliaire, XIe siècle (Avignon)




Alors qu’on retrouve le thème du tétramorphe, symbolisant les évangiles, aux quatre coins de la chrétienté : en Italie, Égypte copte, Nubie, Éthiopie... dans les arts carolingiens, mozarabes... inspirant une multitude d'artistes — avec au terme de ce voyage, l'art de la fin du Moyen Age, l'art roman, qui connaît une floraison d'images inspirées des Quatre Vivants — les Quatre Vivants se meurent au XIIIe siècle… Engloutis dans le chaos tétramorphe ?


Sur les cathares, d’autres articles ICI.



mardi 18 mars 2008

"Le soleil de justice se lèvera"




« Pour vous qui craignez mon nom, le soleil de justice se lèvera, portant la guérison dans ses rayons. » (Malachie 4, 2 / 3, 20)


« Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau. » (Jean 20, 1)


tree.jpg


« Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé. » (Marc 16, 2)




Santana, "Just in Time to see the Sun"



« La cité n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine, et son flambeau, c’est l’agneau. » (Apocalypse 21, 23)