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samedi 14 octobre 2017

"Je suis la vraie vigne..."





Jean 15, 1-5
1 « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.
2 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore.
3 Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite.
4 Demeurez en moi comme je demeure en vous ! De même que le sarment, s’il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi.
5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. 

*

« ‘Des œuvres bonnes ne font pas un chrétien, mais un homme bon fait de bonnes œuvres. De mauvaises œuvres ne font pas un homme mauvais mais un homme mauvais fait des mauvaises œuvres’. C’est ce que dit Jésus-Christ : ‘Un mauvais arbre ne produit pas de bons fruits ; un bon arbre ne produit pas de mauvais fruits’. N’importe qui sait que les fruits ne portent pas l’arbre et que l’arbre ne pousse pas sur les fruits. Ce sont les arbres, au contraire, qui portent des fruits et ce sont les fruits qui poussent sur les arbres. » (Martin Luther, Traité de la liberté du chrétien).

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Entre 1864 et 1900, un puceron, nouveau en Europe, le phylloxéra, ravageait les vignobles. Il a fallu tout reconstituer, en introduisant un cep qui résiste au parasite, sur lequel on puisse greffer l’ancienne vigne. Voilà qui pourrait illustrer ce à quoi, au plan spirituel, il est fait allusion dans le texte de l’Évangile de Jean que nous venons de lire.

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Le vieux monde se meurt, atteint par le temps, par la maladie, le phylloxéra — ce phylloxéra qu’est le péché.

Et tandis que le vieux monde s’use et s’abîme, un nouveau monde, nouveaux cieux et nouvelle terre se prépare. Au jour de ces paroles de Jésus, ce monde nouveau se prépare, mystérieusement, dans sa chair, à la veille d’une Pâque qui le verra mourir pour ressusciter. C’est de cette vie là, la vie de résurrection, qu’il faut vivre. C’est sur ce cep-là qu’il s'agit d'être greffé pour porter le fruit nouveau, le fruit de vie que Dieu attend de sa vigne.

Au cœur du monde est sa source symbolique, dont découle la vie divine. Pour Jésus comme pour ses contemporains et coreligionnaires, le Temple de Jérusalem porte ce symbole, celui de la présence de Dieu, comme la Bible l’enseigne de la Torah jusqu’au jour de l’édification du Temple : « ils me feront un Temple, et je demeurerai au milieu d’eux ».

Le Temple est signe de la présence de Dieu au milieu du peuple. Entre la vigne et Temple, le rapport est souligné en ce que sur les portes du Temple d’alors, le Temple d’Hérode, est sculpté un cep, justement, qui symbolise bien ce qu’il en est classiquement : Israël est la vigne, signe pour le monde, Dieu est le vigneron, leurs rapports se nouent au Temple. Pour dire que de la parole et de la présence de Dieu coule la vie du monde.

Et quand le Temple, symbolisé par la vigne, est menacé, tout le bonheur promis, l’avenir du monde, ce monde que Dieu a tant aimé, symbolisé lui aussi, par la joie du vin, fruit de la vigne, est menacé. Jésus l’a dit à plusieurs reprises. Les Romains sont dans la ville. Le peuple, et surtout les responsables, sont bien conscients de la menace. Et la menace est donc mise en parallèle avec les paraboles des anciens prophètes sur la vigne et le vigneron. Jésus réutilise ces anciennes paraboles pour dire cette menace nouvelle qui veut qu’encore, comme antan, plane l’ombre du ravage, et avec lui la joie du peuple et du monde. La destruction du Temple aura lieu quarante ans plus tard, en 70.

Mais, même sans compter les Romains, nous avons une explication toute simple, qui nous concerne tous : le temps a fait son œuvre. Le monde s’est usé. Avec la prochaine destruction du Temple par les Romains, c’est le vieux monde qui meurt ; il montre ainsi déjà qu’il est mortel, corruptible. Le vieux monde — dont le cœur est symbolisé par un Temple qui, comme le disait Salomon inaugurant le premier Temple, est fait de mains d’hommes et donc destructible. Mais l’Alliance est éternelle : « le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. » — Car « la parole de Dieu demeure éternellement ».

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Ainsi quand Jésus leur dit : « le vrai cep, la vraie vigne, c’est moi », les disciples ont tout lieu de comprendre qu’il s’agit d’une chose importante dont il parle. Rappelez-vous Jean 2 : il parlait du Temple de son corps, où via sa mort, s’opère la résurrection, sa résurrection, la nôtre, et la résurrection de l’univers.

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Quand Jésus adresse cette parabole à ses disciples, on est dans la période qui voit approcher la Pâque. C’est-à-dire, pour les vignes, celle de la fin de la taille, l’émondage. La taille sur la fin, on brûle les sarments que l’on a coupés et qui ont séché, tandis que les premières pousses verdissent sur les ceps. C’est là le décor qui entoure notre texte.

C’est alors un encouragement que Jésus adresse à ses disciples et à tous ceux qui l’entendent, en ces temps de douleur et en prévision des temps difficiles qu’ils vont traverser, en butte tant à la menace romaine, qu’à l’incompréhension — et pour nous qui ne sommes par de la génération d’alors, à toutes les menaces qui peuvent nous atteindre, signes de ce que la figure de ce monde passe.

Car bien sûr le vieux monde perdure manifestement, jusqu’aujourd’hui, avec ses difficultés, ses douleurs, ses deuils, sa violence, son injustice, le péché, tapis jusqu’au cœur de nos êtres. Le temps qui n’a pas fini d’user le monde, continue de nous blesser. La détresse perdure, et à l’époque, pour les disciples, est en passe de s’intensifier ; par la menace romaine. C’est un temps terrible.

Mais Jésus les appelle ici, et nous appelle, à voir jusque dans la plus intense des détresses, lorsque tout s’écroule — comme par un phylloxéra —, il nous appelle à voir le signe de ce que quelque chose de neuf et de glorieux est en passe de se mettre en place.

Et nous voilà au cœur des chants bibliques sur le vin et la vigne, comme le Cantique des Cantiques célébrant la joie dans l’amour de Dieu pour son peuple.

Car les textes sur la vigne célèbrent l’amour de Dieu pour son peuple, et aussi l’amour de Dieu pour l’âme nostalgique du vrai bonheur, l’âme qui soupire après lui, ce bonheur qui nous échappe en notre quotidien, ce bonheur dont la vigne est la marque, la vigne des temps heureux, d’avant l’exil, notre exil à tous loin de Dieu et du temps de la promesse du bonheur revenu.

Alors Dieu plante un nouveau cep, le cep nouveau et éternel, qui ne s’use pas, le Temple spirituel et vivant, corps du Ressuscité. Ici s’enracine le vrai fruit.

C’est alors en son sens le plus profond que le cep devient le signe, carrefour de la rencontre entre Dieu et son peuple. Dieu recueille la joie en son peuple, comme le peuple trouve la joie en son Dieu, une joie comme celle que procure le fruit de la vigne en un repas de fête. La rencontre de la joie s’est faite en celui, Jésus, qui s’est appelé lui-même le cep — qui comprend pied et sarments.

Il est lui-même la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens. De lui s’écoule le vin nouveau promis. Ce vin qu’il nous a donné comme signe de son sang qui nous fait vivre comme la sève coule de la vigne dans les sarments, de sorte que nous portions nous-mêmes, que nous soyons nous-mêmes, ce fruit qui réjouit Dieu dans l’Éternité.

Dans son Traité du serf arbitre, Luther reprend ce texte de la vigne et des sarments pour affirmer que de l’homme pécheur, aucun bien ne peut être produit — le vieux cep de notre vieil homme est irrémédiablement atteint — : même ses vertus sont corrompues et ne sauraient être agréées par Dieu. Aucun marchandage n’est possible : à la radicalité du mal doit correspondre un remède radical, la taille, l’émondage de tout mal, par une mort qu’il va vivre dans sa chair, pour une greffe des siens sur le cep nouveau, lui le Ressuscité, pour le salut du monde.

Je suis le vrai cep, la vraie vigne, dit Jésus. Aussi, à cause même de cette parole, sachez que, greffés en moi, vous êtes déjà émondés pour porter un fruit incorruptible, un fruit éternel, le fruit de mon amour, ma sève de ressuscité — ma sève qui coule en vous.


R.P., Poitiers, Beaulieu, 14.10.17
Célébration œcuménique / année Luther


jeudi 28 septembre 2017

Vous, qui dites-vous que je suis ?





« Et vous ? » demande Jésus à ses disciples — « vous, qui dites-vous que je suis ? »

Jésus veut une réponse personnelle — toi ! moi !, pas « on » — ; il ne demande pas une affirmation admirative, mais qui, dans une heure, sera oubliée, et qui, finalement n'aura guère de conséquences dans les vies ; les foules bientôt crucifieuses rangeront par la suite ce « grand homme » dans leur mémoire comme on range des photos de grands hommes. Et dans la galerie des grands personnages, il y en aura un de plus.

« Et vous ? » — question qui engage, pour une réponse qui compromet pour toujours. Une réponse où tout change dans la vie de celui qui la formule. Une réponse qui veut dire concrètement : tu es mon Seigneur ; tu es celui qui est au cœur de ma foi ; une réponse qui joue toute notre vie, qui la différencie de l'admiration qui n'est jamais que sa mauvaise copie, d'autant plus dangereuse qu'elle permet d'esquiver Jésus et d'esquiver son salut.

C’est bien la question qui nous est posée, à nous aujourd’hui, et dont la réponse correspond à rien moins qu’à un engagement : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »


RP, Le Protestant de l'Ouest octobre 2017, Billet Poitiers


mardi 11 juillet 2017

De Zwingli à Calvin





Sola fide, sola scriptura. On peut lire là deux pôles de la Réforme : un pôle que l’on peut appeler « mystique », trouver Dieu sola fide, par la foi seule, le pôle luthérien, et un pôle humaniste, dont la figure première est Zwingli (né en 1484 — cf. éléments biobraphiques : annexe / citations), où l’accent — qui vaut aussi côté luthérien, mais qui est premier ici, est sola scriptura, l’Écriture seule.

Luther (né en 1483), au bénéfice de l’humanisme lui aussi (cf. sa traduction de la Bible), entre dans sa conviction scripturaire sur le salut sola fide sur les conseils de son abbé, Staupitz, dans la mouvance de figures importantes de la mystique rhénane, de la lignée de Maître Eckhart (XIVe s.). C’est un des courants de la mystique du temps de Luther, face à une mystique plus sensitive présente aussi dans la devotio moderna, que l’on retrouvera plus développée dans la réforme catholique tridentine. La mystique de la foi seule de Luther, dans la lignée rhénane, n’est pas sans analogie avec celle que l’on trouve aussi chez un Jean de la Croix, mystique de l’intériorité pour laquelle Maître Eckhart trouve un enracinement jusque chez Avicenne, qu’il cite. Une complexité des enracinements « mystiques », parfois communs, de la Réforme et de la Contre-réforme, que l’on retrouve aussi dans l’humanisme, dont Zwingli est une figure centrale et première quant à ceux des humanistes qui ont franchi le pas de la Réforme — sur la base première du principe sola scriptura. Calvin (né en 1509 — cf. éléments biobraphiques : annexe / citations 2) opérera une synthèse entre les deux pôles.

*

Zwingli (cité par J. J. Hottinger - 1652-1735 -, Ulrich Zwingli et son époque, trad. Aimé Humbert, 1844) insiste sur ce qu’il est entré dans la Réforme sans avoir connu Luther : « Les grands de la terre mettent au ban la doctrine de Christ et cherchent à la rendre odieuse en y attachant le nom de Luther ; n'importe qui la prêche, ils l'accusent d'être luthérien. Et c'est ce qui m'arrive. Avant que personne dans notre contrée eût seulement entendu le nom de Luther, j'ai commencé à prêcher l’Évangile, c'était en 1516 ; et jamais je ne suis monté en chaire sans m'être préparé sur les paroles de l’Évangile du jour, jamais sans les avoir développées uniquement d'après la sainte Écriture. Au commencement de l'année où je vins à Zurich personne ici ne savait encore quoi que ce fût de Luther, si ce n'est, peut-être, qu'il avait fait paraître un écrit sur les indulgences ; mais cet écrit m'apprit peu de chose, car déjà j'étais éclairé sur cette duperie des indulgences, grâce à une thèse que soutint à Bâle mon cher maître Thomas Wittembach de Bienne et sur le contenu de laquelle, je fus, malgré mon absence, suffisamment instruit. Qui donc à ce sujet m'accusera d'être luthérien ? Ensuite, lorsque parut le petit traité de Luther sur l'Oraison dominicale, comme je venais précisément d'expliquer celle-ci selon saint Matthieu, un grand nombre de personnes pieuses me soupçonnèrent, bon gré, mal gré, d'être l'auteur du traité en question et de l'avoir fait paraître sous le nom de Luther. Mais y a-t-il là de quoi m'accuser d'être luthérien ? J'entre dans tous ces détails afin que l'on apprenne à connaître les moyens que l'audacieuse malice de quelques princes emploie pour nuire à tous ceux qui enseignent l’Évangile. Afin de détourner les peuples de la doctrine de Christ ils y attachent le nom d'un homme, ce qui certes n'est autre chose qu'un grossier blasphème et l'indice certain d'une conscience impie et désespérée. Luther, à mon avis, est un vaillant champion de la cause divine, un homme qui sonde avec le plus profond sérieux les saintes Écritures, un homme comme depuis mille ans il ne s'en est pas rencontré sur la terre ; et quant au mâle courage, quant à la fermeté inébranlable avec laquelle il a attaqué le pape de Rome, nul ne l'a égalé depuis que la papauté existe, je le dis sans blesser qui que ce soit. Mais un acte pareil, vient-il de Luther ou de Dieu ? Si j'interrogeais Luther lui-même, j'en suis certain, il répondrait : de Dieu. Pourquoi donc attribuer à Luther la doctrine que prêchent d'autres hommes, puisque Luther même l'attribue à Dieu ? Si Luther prêche le Christ, il fait ce que je fais, bien qu'il amène à la vérité, grâces en soient rendues à Dieu, une multitude innombrable en comparaison de ceux qu'il m'est donné d'appeler ; je dis moi, et d'autres encore ; Dieu nous confie, comme il le trouve bon, un champ plus vaste ou plus borné. Mais je n'en porterai pas moins aucun autre nom que celui de mon chef, Jésus-Christ ; c'est de lui seul que je suis le champion, lui seul me donnera et l'emploi et la solde qu'il trouvera convenable. Maintenant j'espère que l'on comprendra pourquoi je ne veux pas être accusé de luthéranisme, quoique j'estime Luther autant qu'aucun autre saura l'estimer.
Pour ce qui me concerne, déjà voué au sacrifice, je m'attends à tout ce qui peut m'arriver de pis et des prêtres et des laïques. Je prie seulement Christ qu'il me donne de tout supporter avec une mâle constance. Je suis dans ses mains un instrument qu'il peut briser ou affermir selon sa volonté : que l'excommunication même tombe sur moi, je penserai a cet Hilaire si savant et si saint, qui fut relégué de la Gaule dans les déserts de l'Afrique, et à ce Lucius, qui chassé du siège romain, y remonta plus tard avec honneur. Ce n'est pas que je veuille me comparer à de tels hommes, je veux dire qu'ils ont été pourtant frappés des plus rudes épreuves. Mais, si quelque gloire doit être mon partage, que ce soit celle de supporter l'opprobre de Jésus-Christ ! Et cependant, que celui qui croit être debout prenne garde qu'il ne tombe. »


Zwingli s’inscrit donc d’abord dans la lignée de l’humanisme, en sa dimension évangélique. Car retrouver les textes de l’Antiquité, les « humanités », selon le programme humaniste, c’est aussi retrouver les textes bibliques et évangéliques.

Pierre Lovy, Introduction au Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples (Nice 1525, 2005, p. 11-12), le rappelle en ces termes :
« Le mot de réforme, dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui est apparu, semble-t-il, aux États généraux de Tours, en 1484 [Luther a un an, Zwingli est dans sa première année]. On y a parlé précisément de la nécessité d'une réforme de l’Église.
Lorsqu'on lit l’Évangile, on y découvre un dynamisme permanent. Le royaume de Dieu est une graine semée en un champ. Que le paysan veille ou dorme, la graine germe, donne l'herbe, l'herbe le fruit. C'est une force mystérieuse, inexorable. On peut en dire autant de la parole de Dieu.
Lorsque cette parole est retrouvée dans les vieux textes hébraïques, grecs ou latins, traduite et commentée en langue vernaculaire, cette parole bouleverse peu à peu toutes les couches de la société et ses antiques habitudes. Cette parole ressemble au jeune garçon du temple, debout au milieu des vieux docteurs de la Loi.
Un beau jour de 1516, Didier Érasme de Rotterdam, le prince des humanistes, va publier le Nouveau Testament en grec et en latin, chez Froben, à Bâle.
Lorsque, quelques années plus tard, le moine Luther, après sa comparution à la diète de Worms, est enfermé à la Wartburg, au printemps 1521, […] il traduit le Nouveau Testament, en langue allemande d'après l'édition d’Érasme […]. »

Ainsi, le « prince des humanistes », Érasme, à Zwingli, en 1516 : « heureux le peuple suisse, ce peuple dont j'aime tout particulièrement le caractère, d'avoir pour guides dans la vie, pour maîtres dans l'étude, des hommes comme toi et tes pareils. »

Mais, à la différence d’Érasme, sur cette base Zwingli fonde sa réforme, là où Érasme ne franchit point le pas. Il écrit à Zwingli, en 1522 : « Je t'en conjure pour l'honneur de l’Évangile, auquel, je le sais bien, tu as donné ton cœur, et certes nous devrions tous le faire, veuille à l'avenir traiter avec sérieux les choses sérieuses, et ne pas oublier la modestie et la prudence évangéliques. Avant de publier quelque chose, consulte tes savans [sic] amis. Je crains que ta défense ne t'amène en grand péril et ne nuise à l’Évangile. »

Ainsi J. J. Hottinger, Ulrich Zwingli et son époque, op. cit., présente le Zwingli humaniste :
« il s'occupa de la philosophie, science très-élevée si l'on entend sous ce nom la recherche de la vérité, dans les bornes qui sont assignées a la raison humaine ; mais ce n'est pas ainsi qu'on la comprenait à cette époque. Sous la tyrannie spirituelle de l’Église dégénérée, la pensée ne pouvait déployer librement ses forces ; elle s'arrêtait en conséquence aux recherches les plus insignifiantes, aux questions les plus futiles. Et quand on leur avait donné quel que ridicule importance, on couvrait la pauvreté du fond, de tout l'artifice d'un verbiage subtil, puis quiconque arrivait aux solutions les plus aventureuses, les plus inattendues, passait pour le plus savant, devenait un homme admirable.
Mais, comme il ne peut entrer dans le but de ce récit de jeter le ridicule sur des questions que d'autres ont regardées comme sacrées, on s'abstiendra de citations, les lettrés les connaissent ; d'ailleurs le danger de cette prétendue philosophie consistait moins dans les singularités auxquelles elle se complaisait que dans sa tendance générale à paralyser l'esprit et à dessécher le cœur, de sorte qu'il ne s'agissait plus dans la lutte, de l'intérêt de la vérité, mais de l'intérêt personnel : le plus habile à faire triompher sa propre cause, quelle qu'elle fût, c'était celui qui recevait la couronne. Guidé par l'esprit clair et pratique des Romains et par la mâle franchise de leur parole, Zwingle eut bientôt appris à démasquer le vil charlatanisme qui se cachait sous le manteau de la sagesse ; bientôt il eut fait justice de cette fausse philosophie, de cet art honteux de donner à l'erreur les apparences de la vérité, de soutenir avec le même flux étourdissant de paroles les causes diamétralement opposées, et il ne lui resta plus qu'un profond mépris pour toute cette école de mensonge.
En revanche, il parait qu'il fit déjà connaissance avec les œuvres des Grecs, mais seulement encore par le moyen de traductions ou d'extraits. Les Grecs ont été les maîtres des Romains pour la profondeur de la pensée, le culte de l'art et la perfection du goût. Les Romains mêmes, en dépit de leur orgueil national, reconnaissaient cette suprématie. De nos jours encore les philosophes de la Grèce, Platon et Aristote, doivent être étudiés par tous ceux qui ne se contentent pas d'un aperçu superficiel des recherches de la sagesse humaine. Les historiens grecs savaient pénétrer dans le caractère des personnages et des temps qu'ils reproduisaient, les poètes grecs étaient en inspiration supérieurs à tous les autres. C'est de l'un d'entr'eux, Pindare, que Zwingle écrivait un jour : "Voilà le prince des poètes. Quel cœur candide ! quelle vérité et quelle pureté de sentimens [sic] ! Et puis quel charme que sa parole ! chaque expression qu'il emploie, fût-elle commune, s'ennoblit dans ses vers. On ne peut rien ajouter à ce qu'il dit, on ne peut rien en retrancher. Il reproduit le monde antique avec noblesse, avec puissance ; il le fait renaître à nos yeux. Sa poésie coule comme un fleuve limpide ; tout y est digne, attrayant, accompli. Quand il parle des dieux il est sublime, et l'on sent bien que sous leurs noms il entend une seule divine et céleste puissance. Aucun auteur grec ne m'est aussi avantageux pour l'interprétation des saints livres, particulièrement des Psaumes et de Job, qui rivalisent avec lui." »

De cet ancrage, l’affirmation par Zwingli dans son Expositio Fidei de son espérance du salut des païens de l’Antiquité, dont il revendique l’héritage des grandes figures.


C’est dans ce même héritage que Zwingli entend assumer sa responsabilité dans vie de la Cité, politique, et même guerre éventuelle, incluses :

Zwingli, 1512, lettre latine à l'adresse de son ami Vadian : « Comme de toutes parts il se répand des calomnies contre les Confédérés, que les résultats mêmes de cette guerre ne sont pas à l'abri du blâme et qu'on les dénature parce qu'ils témoignent hautement en faveur de notre cause, je me suis proposé de t'exposer en peu de mots le vrai fond de nos affaires. Je passe sous silence les conditions du traité qui unit le très-saint vicaire de Christ, Jules II, et les Confédérés ; je ne fais qu'indiquer non plus les violences du monarque des Français, "le roi très-chrétien," comme on le surnomme : quel titre pour un tel adversaire de l’Église de Christ ! Il fatiguait les Vénitiens par une guerre sans relâche, il remportait sur eux de fréquentes victoires, il prenait ou dévastait leurs villes ; il finit même par attaquer le chef sacré de l’Église, en lui opposant, par quelque suggestion d'un malin esprit, un anti-pape, comme on le nomme : Bologne, la cité chère à la science, le berceau du droit canon, et plusieurs autres villes importantes tombèrent au pouvoir du tyran. Mais voilà qu'au temps des dernières Pâques, le sérénissime roi d'Espagne s'aperçoit que la nacelle de saint Pierre est à la merci des vagues menaçantes, aussitôt il s'émeut de la situation de l’Église. Il s'empresse de rassembler une armée et l'envoie au secours des troupes papales, qui, depuis l'hiver, séjournaient dans la Haute-Italie. Cette armée belliqueuse et expérimentée s'avance à marches forcées sur Ravenne. Le despote français envoie de son côté, des forces redoutables à la rencontre des Espagnols et de leurs alliés, les Vénitiens. »

On est alors avant le passage de Zwingli à la Réforme, mais concernant la possibilité de la guerre, il ne changera pas. Il mourra comme aumônier sur un champ de bataille. Toutefois, ayant suivi « ses paroissiens mobilisés […] comme aumônier militaire en Italie (il se trouve à la bataille de Marignan en 1515) [,] il revient d'Italie avec la conviction que les Suisses doivent uniquement se battre pour défendre leur pays, et que le mercenariat est une pratique inadmissible. Il le dit haut et fort. […]. Il s'attire du coup l'hostilité des notables ». (Gounelle)

C’est en regard de son ancrage humaniste d'un côté, avec ses incidences politiques d'un autre, qu’il faut comprendre les choix zwingliens sur le culte, la doctrine zwinglienne de la Cène, contre laquelle Luther se positionnera ; et l’attitude de Zwingli face aux anabaptistes (cf. annexe / citations).

Il y aurait toute une réflexion à mener sur les incidences de l’apport de la philosophie antique via la pensée arabe, et notamment l’adoption, au plan politique, de l’averroïsme depuis le XIVe siècle.

* * *

Question de la vie dans la cité et de l’exercice de la responsabilité qui se traduit dans le cadre de la Cité du XVIe siècle, où les réformateurs introduisent une vraie modération, en général ignorée, tant les caricatures ont laissé leur trace. Pour illustrer cela, on passera à Genève, la Genève où Calvin exerce le ministère pastoral… (cf. 2e annexe / citations)

Deux textes, dont l’un extrait d’un manuel scolaire actuel :

« Nul ne doit jurer ni blasphémer le nom de Dieu, sous peine la première fois de baiser terre, la seconde fois de baiser terre et payer trois sous, et la troisième fois d’être mis en prison trois jours. […] » (D’après Calvin, Ordonnances sur les mœurs, 1539 / Manuel scolaire de 5e, Histoire-Géographie, coll. Martin Ivernel, Hatier, 2005, p. 163.)

2e texte — qui n’apparaît pas dans le manuel scolaire : la loi qui, à la même époque que les ordonnances calvinistes genevoises citées ci-dessus, est en vigueur en France :
« […] Tous ceux qui diraient paroles, injures et blasphèmes contre notre Créateur et ses œuvres, contre la glorieuse vierge Marie, sa mère bénie, ses saints et saintes, ou qui jureraient sur eux, seront mis pour la première fois, au pilori où ils demeureront de une heure jusqu’à neuf heures, on pourra leur jeter aux yeux de la boue ou autres ordures, sauf des pierres ou choses qui pourraient les blesser. Après ils demeureront un mois entier en prison au pain et à l’eau. A la seconde fois, on leur fendra la lèvre supérieure avec un fer chaud jusqu’à ce que leurs dents leur paraissent, à la troisième fois la lèvre inférieure ; et à la quatrième fois les deux joues ; et si par malheur, il leur arrivait de mal faire une cinquième fois, l’on leur coupe la langue en entier, qu’ainsi ils ne puissent plus dire de pareilles choses. […] » (Ordonnance royale, donnée par Charles VI le 7 mai 1397, renouvelée régulièrement jusqu’en juillet 1666).

Une étourderie, sans doute, doit expliquer l’absence du second texte dans le manuel scolaire… Étourderie de même, probablement, que d’avoir retenu, sur les milliers de pages écrites par Calvin, cette seule « illustration » de « sa pensée »… Où l’on pourra voir que Calvin met en œuvre une surprenante atténuation des rigueurs de son temps…

* * *

Calvin, né en 1509, donc une génération après Zwingli, a aussi une formation d’humaniste, études littéraires, en plus de ses études de droit. En hiver 1531/32, il rédige un commentaire du traité De la clémence — De clementia — de Sénèque. Ce qui lui assure une certaine notoriété, en faisant un des humanistes influents d’alors ; et explique peut-être en partie sa… clémence quant à la vie de la cité (réelle malgré la légende). Ensuite, il termine ses études de droit à Orléans à nouveau.

*

Quant à savoir à quel moment il adhère à la Réforme, Calvin dit avoir vécu une « conversion subite » (dont il ne donne pas la date) — « subita conversio », selon ses termes dans son Commentaire des Psaumes de 1557 :

« Au début, j’étais si fidèle à l’idolâtrie papiste qu’il était difficile de me libérer d’une boue si profonde. Puis, par une conversion subite, Dieu apprivoisa mon cœur et le rendit docile, bien qu’à l’âge que j’avais, il fût déjà très endurci face à ces choses. Ayant donc reçu la connaissance de la vraie piété, je fus toute de suite enflammé d’un si grand désir d’en user que je n'abandonnais pas entièrement les autres études mais travaillais beaucoup moins intensément. »

On sait que le 4 mai 1534, il se rend à Noyon, sa ville natale, et renonce au bénéfice de ses prébendes, signe qu’une rupture a eu lieu d’avec l’institution catholique romaine.

En 1533 Calvin avait participé, pense-t-on en général, mais sans certitude, à la rédaction du d’un discours empreint de théologie réformatrice : celui du médecin Nicolas Cop, recteur de l’université de Paris à laquelle Calvin est inscrit — discours de début de semestre, prononcé le 1er novembre 1533. C’est une interprétation des louanges du Sermon sur la montagne, représentant un éloge de l’Évangile. Cop affirme ainsi son appartenance à la Réforme. Cop est alors accusé d’hérésie et doit quitter Paris pour vivre dans sa ville natale, Bâle. Calvin se réfugie près d'Angoulême, puis à Nérac auprès de Marguerite de Navarre.

*

En octobre 1534 a eu lieu à Paris « l’affaire des placards » : des écrits contre la messe affichés en divers lieux — jusque, dit-on, sur la porte de la chambre du roi. Les « luthériens », comme on appelle les partisans de la Réforme, sont accusés… Les persécutions se déchaînent à leur encontre.

Telle est l’ambiance en France. Suite à « l’affaire des placards », le picard Calvin, juriste français qui a déjà une notoriété européenne d’humaniste, confessant déjà publiquement sa foi, doit donc quitter Paris. Il cherche un séjour calme pour poursuivre ses études. Il se retire à Ferrare, Strasbourg et Bâle.

En avril 1536, immédiatement après la parution d'une première édition de ce qui est alors un catéchisme, l’Institution de la religion chrétienne, Calvin doit rentrer à Paris y rencontrer ses frères et sœurs. Ensuite, il souhaite aller à Strasbourg. Mais il ne peut pas emprunter le chemin direct parce qu’une nouvelle guerre a éclaté entre le roi de France François Ier et l’empereur Charles Quint. Ainsi, il est contraint de faire le voyage par Lyon et Genève, ce qui aura des conséquences considérables.

Je le cite : « Le chemin le plus court pour aller à Strasbourg, ville dans laquelle je voulais me retirer à l’époque, était fermé par la guerre. C’est pourquoi je pensais être seulement de passage ici à Genève et n’y rester qu’une nuit. À Genève, la papauté avait été abolie peu avant par l’honnête homme que j’ai mentionné auparavant [Farel] et par le maître des arts Pierre Viret. Mais les choses n’avaient pas évolué comme prévu et il existait des querelles et des clivages dangereux entre les habitants de la ville. À l’époque, un homme m’a reconnu… [du Tillet] et a appris ma présence aux autres. Par la suite, Farel (enthousiaste à l’idée de faire la promotion de l’Évangile) a fait tous ses efforts pour me retenir. Ayant entendu que je voulais demeurer libre pour mes études privées et compris qu’il ne pouvait rien obtenir par les supplications, il est allé jusqu’à me maudire : Dieu devait condamner mon calme et mes études si je me retirais dans une telle situation critique au lieu de proposer mon aide et mon soutien. Ces mots m’ont fait peur et m’ont bouleversé au point que j’ai renoncé au voyage prévu. Mais, conscient de mes peurs et de ma crainte, je ne voulais à aucun prix être obligé d’occuper un ministère déterminé. » (Calvin, Préface au commentaire des Psaumes.)

C'est ainsi qu'à l’appel de Farel qui sait ses capacités de théologien, Calvin reste à Genève (1536), non pas comme prêtre ou prédicateur attitré mais comme « lecteur des Saintes Écritures de l’Église de Genève. » Mais bientôt, il est invité à prêcher et à contribuer à la formation de l’Église.

Calvin et Farel seront relevés de leurs fonctions et devront quitter la ville deux ans après, l’opposition étant majoritaire depuis les élections de 1538. On va jusqu’à faire mine de soupçonner Calvin de nier la nature divine de Jésus-Christ — accusations qui n’ont pu que jouer un rôle, plus tard, en 1553, dans l’acceptation par Calvin — qui pèse encore contre lui — de la condamnation de Servet, anti-trinitaire, par le magistrat de la ville.

Servet, poursuivi par l’Inquisition, brûlé en effigie à Lyon, s’est réfugié à Genève, peut-être parce que la souplesse de la Cité de Calvin peut lui laisser espérer de s’en sortir !

Il y sera finalement condamné selon la Loi de l’Empire qui y vaut alors : « La Carolina, ordonnance criminelle de Charles Quint (1500-1558) qui était en vigueur à Genève et dont l’article 106 prévoyait pour les blasphémateur une peine corporelle ou la mise à mort ». (Christoph Stromm, in Hirzel–Sallmann, Calvin et le calvinisme. Cinq siècles d'influence sur l'Eglise et la Société, Labor & Fides, 2008, p. 272.)

*

C’est le conseil de Genève qui condamnera Servet en 1553, comme un autre conseil avait chassé Calvin moins de deux décennies avant, suite aux élections de 1538 (cf. supra). Le conseil d’alors était tout de même allé jusqu’à interdire à Calvin et Farel de prêcher le dimanche de Pâques… Calvin souhaite retourner à Bâle pour y poursuivre ses études… et se retrouve à Strasbourg, en 1538 donc, pressé par le réformateur de la ville, Martin Bucer, qui insiste jusqu’à ce que Calvin accepte de devenir le pasteur de la paroisse des réfugiés français, à laquelle il donne le modèle strasbourgeois, qui marquera sa conception de l’Église.

À Strasbourg Calvin épouse Idelette de Bure, veuve d’un ex-anabaptiste devenu un de ses amis. Plus tard, à Genève, elle lui donnera un fils, Jacques, mort en bas âge. Idelette mourra quelques années après, en 1549. Car le 13 septembre 1541, Calvin rappelé pour la seconde fois à Genève, y arrive à nouveau à contre cœur. Il reprend la chaîne de ses prédications au texte où il l’avait laissée.

Mais contrairement à ses plans, il ne reste pas à Genève seulement quelques mois mais pour le restant de sa vie. Il marquera la ville de son enseignement, au point que la calomnie en fera un dictateur théocratique, alors qu’il n’y a jamais eu le pouvoir. Il n’en devient citoyen que peu avant sa mort.

*

Contre l’ignorance et le libertinage, il y va mener patiemment, par sa parole, œuvre de salut public, dans une société malade de la prostitution, de la pauvreté, du chômage, et de ses riches.

… Cela selon l’historien Pierre Janton, qui résume ainsi l’apport de Calvin à son époque : « Il nous donne un bel exemple car quand on voit l’œuvre qu’il a réalisée à Genève pour le bienfait de cette cité et en dépit de tous ceux qui avaient intérêt à maintenir la cité à la fois dans l’ignorance et dans le libertinage, quand on voit l’œuvre et le courage dont il a fait preuve, on ne peut qu’admirer cet homme-là, car on a beaucoup critiqué son rigorisme moral mais c’était une œuvre de salut public, c’était une société malade de la prostitution, de la pauvreté, du chômage, et malade de ses riches car ceux qui s’opposaient à Calvin c’étaient des gens qui voulaient continuer à bénéficier des avantages financiers qui ruinaient la cité et à qui Calvin et ses amis ont fini par "faire rendre gorge" ».

École obligatoire, hôpitaux, ou, parmi les effets de la réforme des mœurs, lutte contre l’alcoolisme ou l’addiction aux jeux qui font des ravages dans des sociétés en proie à la misère. Choses qui entrent en compte dans ce qu’on a appelé son « rigorisme », comme aussi sa dénonciation des violences conjugales : à une époque où « charbonnier est maître chez soi », on ne voit pas d’un très bon œil que l’on conteste la pratique de ceux qui battent leur femme…

La réforme de l’Église est au cœur de la réforme de la société, puisque c’est le seul moyen dont dispose Calvin, qui n’a jamais été membre des conseils de direction de la ville. Le catéchisme joue un rôle non négligeable, ainsi que la fondation, en 1559, d’une Académie, avec trois chaires : grec, hébreu et philosophie.

L’Église est organisée selon un système représentatif, le consistoire, équivalent, mutatis mutandis, du conseil presbytéral actuel, composé de laïcs et de pasteurs. L’Église selon Calvin, reprenant le modèle de Strasbourg : une Église non-hiérarchique dotée de quatre ministères : pasteurs, docteurs, diacres, anciens.

Une Église bâtie sur un modèle faisant jouer volontairement les contre-pouvoirs, ce qui aura des incidences considérables sur le développement des systèmes politiques modernes, via la révolution puritaine anglaise, d’inspiration calviniste, et dont l’influence sur les révolutions américaine et française est patente. Système politique lié à la compréhension calvinienne de la loi, appuyée sur la notion d’Alliance, Covenant en anglais, qui a donné Convention en français. Alliance, en lien avec la notion d’élection divine, dont il faut donc dire quelques mots.

Pour Calvin, nulle instance, nul pouvoir absolu, Église ou État, ne détient la vérité ultime, qui nous précède infiniment. Où l’on rejoint le thème de l’élection et de l’Alliance fondée avant l’origine du monde — où l’on considérera aussi la fameuse prédestination.

* * *

Une Alliance qui ne peut être rompue

« Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse » — Institution de la religion chrétienne (IC), III, xxiv. « Il nous a signifié sa garde en scellant alliance avec nous. » Et cette Alliance nous précède, remontant avant la fondation du monde dans la promesse du Dieu éternel, et scellée dans le temps bien avant nous. Scellée avec Abraham.

Car c’est de cette Alliance-là qu’il s’agit : il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » — IC II, X, 2.

Car Calvin établit la théologie sur la Bible entière, pas seulement sur le Nouveau Testament. Voilà qui porte des conséquences considérables — et notamment sur la considération de l’Alliance avec Israël, et de sa pérennité, sans laquelle l’Alliance ne vaut pas non plus pour les chrétiens.

Cette Alliance, scellée déjà par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob, avec Moïse et le peuple au Sinaï, n’est pas résiliable. Dieu-même s’est engagé ! L’Alliance conclue par Dieu avec les Pères n’ayant « pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde ».

Dieu s’est engagé de façon irrévocable. Une révocation serait même contradictoire en christianisme, puisque la « nouvelle » Alliance — « nouvelle » non pas parce qu’elle serait autre, mais en tant qu’Alliance unique renouvelée — ; la « nouvelle » Alliance-même, donc, repose sur cette même fidélité de Dieu !

À nouveau, « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » — IC II, X, 2.

Dès lors la promesse rappelée par Paul à Timothée ne vaut pour les chrétiens que si elle vaut pour les juifs : « si nous sommes infidèles, Dieu demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même » (2 Timothée 2, 13).

*

Une nouvelle Alliance ne saurait donc qu’être une Alliance renouvelée, l’Alliance déployant ses effets.

Nous voilà donc au cœur de l’enseignement de Calvin reconnaissant une seule Alliance, scellée avec Abraham, et « déployée en Jésus-Christ ». C’est pourquoi les formes que prend cette unique Alliance sont secondes par rapport au lien qui se scelle en la promesse de Dieu, en sa parole-même, qui transcende les signes où elle nous est annoncée, que ce soit les signes propres au judaïsme, ou ceux du christianisme.

La réalité essentielle nous transcende. Elle est fondée dans l’éternité de Dieu, signifiée dans le temps à Abraham et aux patriarches, et « déployée en Jésus-Christ ».

Ici se noue le lien entre la conviction chrétienne de Calvin — concernant Jésus en qui se déploie l’Alliance — et le fait que l’Alliance avec Israël ne soit en aucun cas rompue. C’est la même Alliance que celle qui se déploie en Jésus-Christ en qui se signifie, se dévoile comme dimension intérieure, spéciale (concernant l’Église invisible), l’élection générale scellée avec Abraham. Tandis que c’est dans l’ordre de cette élection générale que se constitue l’Église visible comme peuple élargi aux nations pour une vocation qui rejoint celle adressée à Abraham et à Israël.

*

C’est au point de l’élection spéciale plus particulièrement qu’il s’agit de considérer la fameuse prédestination.

J’en viens donc à cette question : la prédestination, fondement de l’idée d’élection. Quelques mots donc, pour expliquer brièvement ce qu’est ce thème classique du christianisme occidental. Commençons par une citation :

« De même que la prédestination inclut la volonté de conférer la grâce et la gloire, ainsi la réprobation inclut la volonté de permettre que tel homme tombe dans la faute, et d’infliger la peine de damnation pour cette faute. » Qui ai-je cité ? Calvin ? Eh bien non, c’est Thomas d’Aquin (ST, I qu 23, a3, resp.)

Car l’enseignement de la prédestination est un classique en christianisme occidental ; depuis le IIe Concile d’Orange — tenu en 529.

Contre les disciples du moine celte Pélage, qui affirmaient après lui que le salut dépend de la volonté et de l’action humaine et contre les « semi-pélagiens », qui tenaient qu’au moins de début de la foi relève d’un acte de la volonté — le Concile d’Orange proclame en 529 que le commencement de la foi-même — l’initium fidei — ne dépend que de la grâce.

Je cite son canon 1, qui en expose l’idée : « Si quelqu'un dit que, par l'offense résultant de la prévarication d'Adam, l'homme n'a pas été tout entier, dans son corps et dans son âme, "changé dans un état pire", et s'il croit que le corps seul a été assujetti à la corruption cependant que la liberté de l'âme demeurait intacte, trompé par l'erreur de Pélage, il contredit l'Écriture qui dit : "l'âme qui a péché périra", Ez 18,20 et : "Ignorez-vous que si vous vous livrez à quelqu'un comme esclave, pour lui obéir, vous êtes esclave de celui à qui vous obéissez ?", Rm 6,16 et : "On est esclave de celui par qui on s'est laissé vaincre", 2P 2,19. »

La conclusion revient à Césaire d’Arles, qui préside le concile : « Ainsi, dit-il, selon les sentences de la sainte Écriture alléguées plus haut et les définitions des anciens Pères, nous devons avec l'aide de Dieu, prêcher et croire que le péché du premier homme a tellement dévié et affaibli le libre-arbitre que personne, depuis, ne peut aimer Dieu comme il faut ni croire ni faire le bien pour Dieu si la grâce de la miséricorde divine ne l'a prévenu. C'est pourquoi nous croyons qu'Abel le juste et Noé et Abraham et Isaac et Jacob et toute la multitude des saints d'autrefois, n'ont pas reçu cette admirable foi, dont saint Paul les loue dans sa prédication, He 11,1 (et ss), par la bonté de la nature donnée primitivement à Adam, mais par la grâce de Dieu. »

Le Concile d’Orange s’inscrit dans une tradition remontant en Occident à saint Augustin d’Hippone :

« Tout l’ensemble du genre humain, écrivait-il, a été condamné dans sa racine apostate par un si juste jugement divin que même si aucun homme n’en avait été délivré, personne ne pourrait à bon droit blâmer la justice de Dieu. Quant à ceux qui sont délivrés, il fallait bien qu’ils le fussent : pour démontrer […] ce qu’a mérité la masse entière des hommes, et à quoi aurait conduit, pour les élus eux-mêmes, le jugement de Dieu qui leur était dû, si la miséricorde de Dieu, nullement due, n’était venue à leur aide. » (Augustin, Enchiridion, ch. 99. PL 40, 278)

C’est encore la position de Thomas d’Aquin, docteur devenu quasi-officiel de l’enseignement de l’Église d’Occident. On en a entendu une citation.

Précisons que dans tous les cas, l’élection n’est pas parallèle à la réprobation. L’idée, classique en christianisme occidental depuis Augustin, et s’enracinant chez Paul (Épître aux Romains) est que le péché originel rend la grâce indispensable. C’est donc un dogme en Occident, depuis le IIe Concile d’Orange. Calvin, tout comme Luther (Traité du Serf-arbitre — contre Érasme), ne dit pas autre chose… Seule la grâce nous permet d’être sauvés.

Mais Calvin en tire des conséquences :
— en termes d’apaisement des croyants persécutés ;
— et en terme d’indéfectibilité de l’Alliance (qui vaut aussi, on l’a vu, pour Israël).

Car ce que Calvin en souligne, c’est la certitude de la fidélité de Dieu, pour quiconque se confie en lui, confiance fondée sur la conviction que Dieu est fidèle à son propre engagement dans l’Alliance de grâce qu’il a scellée avec Abraham et ses héritiers.

Pour les protestants persécutés, qui, en un temps où l’Église romaine est détentrice des clefs du paradis, sont menacés au delà de leur supplice en ce monde, de rien moins que de l’enfer, c’est un ancrage d’une immense valeur : c’est Dieu seul et sa promesse qui est leur assurance : l’Alliance en effet, écrit Calvin, « n'a pas été fondée sur [les] mérites [des Pères] mais sur la seule miséricorde de Dieu. »

Il n’est pas loin, le temps où les rois craignent l’excommunication romaine, et l’interdit qui verrait leurs peuples se lever contre eux, rois, par l’excommunication desquels leur peuple se voyait privé du paradis ! Eh bien, la prédestination et l’élection selon la Réforme, et particulièrement selon Calvin, leur dit tout simplement : ne craignez pas ! Quand bien même vous êtes excommuniés par la puissance terrestre qu’est l’Église romaine, votre seule foi, votre seule confiance en la grâce de Dieu, qui précède tous les temps, qui précède l’Église romaine et les princes qui vous persécutent, cette seule confiance est le signe que de toute éternité Dieu vous tient en sa garde !

Ceux qui vous tourmentent, ceux qui dédaignent ainsi la grâce de Dieu, ignorent que leur injustice même, leur endurcissement dans la violence, n’échappe pas au Dieu qui vous tient en sa garde, comme l’endurcissement du Pharaon devenait l’occasion pour le peuple délivré de voir éclater la majesté de la délivrance et du Dieu qui l’opère « à main forte et à bras étendu ».

* * *

Ayant donc parlé d’élection, il convient cela dit de préciser qu’il s’agit là avant tout essentiellement d’une vocation à porter une parole et pas d’un privilège en forme de mol oreiller.

À nous d’exercer nos responsabilités dans l’application de cette Alliance unique aux temps, aux lieux, aux cultures et aux peuples divers.

L’Alliance unique se déploie selon les diverses cultures, et le respect de leurs traditions propres. Ce qui s'induit d'une lecture à la fois exigeante et souple du texte biblique et de la loi telle qu’elle règle la vie de l’Israël biblique.


La Loi de la liberté


Calvin distingue trois usages de la Loi biblique : l’usage pédagogique, l’usage politique et l’usage normatif.

— Selon son usage pédagogique, la Loi produit en l’homme la conscience de son incapacité à accomplir ce qu’elle prescrit ou défend (exemple classique : l’interdit de la convoitise — qui peut dire être exempt de convoitise ? Son interdiction est pourtant un précepte du Décalogue / précepte final les « Dix commandements »). Sous cet angle, la Loi sert de « pédagogue » pour nous conduire à recourir à la grâce de Dieu : reconnaissant n’être pas à la hauteur de ses exigences, j’en appelle à Dieu. (Galates 3 :24 : « la loi comme pédagogue pour nous conduire à Christ » en qui la grâce de Dieu est dévoilée en toute clarté, « afin que nous soyons justifiés par la foi »).

C’est là le fondement de l’enseignement luthérien de la justification par la foi seule, reçu sans réserve par Calvin.

— Selon son usage politique ou civil, la Loi a pour but de restreindre le mal dans la Cité et de promouvoir la justice. Elle fournit des principes, qui s’appliquent de façon analogique selon les temps et les lieux dans la vie civile et politique.

— Selon son troisième usage, la Loi devient chemin de libération. C’est pour Calvin, qui se démarque ici de Luther, le principal usage de la loi : notre libération est effectivement mise en œuvre par ce que produit en nous l’injonction de la Loi.

Exemple : le commandement donné à Abraham, ou au peuple libéré de l’esclavage : « quitte ton pays », « sors de l’esclavage ». La libération qui est dans le recours à la grâce ne produit son effet que si elle reçue et donc mise en œuvre.

La liberté donnée à la foi seule qui reçoit la grâce — ce seul recours, selon l’usage pédagogique de la Loi — ; cette liberté ne devient effective que lorsque l’exigence de la Loi donnée comme norme suscite, parce qu’elle est entendue, la mise en route obéissante.

*

Où il faut parler, à côté de trois usages de la Loi, de trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

L’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi) et l’aspect judiciaire (dans la gestion de la vie le la Cité), sont perçus, quant à leur lettre, comme correspondant à un temps et à une culture donnée. Mais ils peuvent varier dans leur pratique selon les circonstances. Ainsi, quant à l’aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (sacrifices correspondant pourtant à des préceptes cérémoniels).

Une perspective calvinienne considère que cela vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des cultures. Cela vaut aussi pour l’aspect judiciaire : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection — qui au-delà du Décalogue, se résume au « double commandement » : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton être et ton prochain comme toi-même » — ; cet aspect de la Loi n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances dans ce qui est l’usage normatif de la Loi.

Le troisième usage de la Loi, l’usage normatif, apparaît alors comme mise en œuvre de son aspect moral, comme injonction libératrice.

Où l’on retrouve les préceptes comme «lève-toi et marche» commandement adressé par Pierre au paralytique ; « sors de ta tombe » ; commandement adressé par Jésus à Lazare, « va pour toi » (lekh lekha) commandement adressé dans la Genèse à Abraham — et « tu choisiras la vie », l’injonction libératrice que donne le Deutéronome.

Telle est alors la parole de Dieu donnée comme Loi, parole libératrice, créatrice d’impossible.

Dieu vivant et vivificateur par la Parole qui fonde de la sorte la création. Par une parole de libération établissant pour la liberté des êtres responsables.

* * *

C’est ainsi que le système proposé par Calvin, si tant est qu’il en propose un ! — n’est pas un système figé.

Car l’idée d’intransigeance chez Calvin fait aussi partie des caricatures. Calvin est plutôt un pragmatique, et en ce sens un homme de grande souplesse ! Certes, l’intransigeance est coutume de son époque. Mais Calvin a une capacité d’adaptation remarquable. L’urgence pour Calvin est que la Réforme soit acceptée en Europe. D’où ce pragmatisme étonnant. Cela débouchera parfois sur une espèce de paradoxe entre ses exigences et la réalité du pouvoir politique en place. Ainsi, il fera preuve d’un solide réalisme politique, par exemple en Angleterre. La Réforme trouve, là-bas, un écho favorable et malgré des divergences sociales profondes avec les successeurs protestants d’Henri VIII, l’homme soutiendra ce régime politique. Pour Calvin, la Réforme doit être établie, et pour cela, il sera prêt à transiger, précisément, sur des questions qui pour lui sont au fond, pourrait-on dire, culturelles !

Car dans la théologie de Calvin l’implication de l’Évangile suppose une grande souplesse concernant l’adaptation culturelle. Calvin, c’est essentiellement la théologie de l’Alliance.

Cette Alliance transcende les rites dans laquelle elle se signifie. Le texte biblique renvoie à un engagement de Dieu : Dieu nous précède dans son engagement à notre égard. Cet engagement nous rejoint dans notre histoire et nos cultures humaines.

Cependant c’est Dieu qui est premier et notre culture seconde. D’où une relativisation de nos cultures diverses. Où il me semble bon de rappeler que le premier ouvrage de Calvin est son commentaire sur le De Clementia de Sénèque. Sénèque avait rédigé son ouvrage pour inciter Néron à user de clémence envers ses sujets, de modération ! Cela a probablement fait partie des influences du réformateur !

L’analogie et l’adaptation valent aussi ici aussi. Lui qui préfère à Genève, petite cité, le système pouvoirs – contre-pouvoirs, repris de la Strasbourg de Bucer, fait montre dans sa correspondance avec le roi d’Angleterre Édouard VI d’une remarquable souplesse à l’égard du système épiscopal anglais que combattrons les calvinistes puritains au nom du système représentatif calvinien. L’organisation de l’Église sur un mode représentatif sera pour eux l’arrière-plan de l’organisation de la société.

Où l’on atteint à la fois les limites de l’œuvre de Calvin lui-même et les potentialités considérables qu’elle porte, puisqu’elle débouchera bel et bien, via la révolution puritaine, sur les systèmes représentatifs modernes…


mardi 27 juin 2017

"Étrangers et pèlerins sur la terre"





« Étrangers et pèlerins sur la terre ». Au delà de cette citation de 1 Pierre (2, 11), la réserve classique du protestantisme à l’égard des pèlerinages est liée à ce qu’à l’époque de la Réforme, les pèlerinages étaient essentiellement devenus pénitentiels et méritoires en vue du salut des âmes. Sachant que la Réforme est née de la proclamation de la gratuité du salut, dans un refus de sa commercialisation par la pratique et la vente des « indulgences », et sachant que les pèlerinages entraient alors dans la sphère de ce commerce, on comprend qu'elle les ait tenus en suspicion. Rien de plus opposé dans le contexte de l’émergence de la Réforme que cette pratique pénitentielle et méritoire et les principes protestants sola gratia, sola fide : la grâce seule, par la foi seule.

Cela dit, la Réforme fonde son principe sola fide dans l’Écriture, sola scriptura, où l’on trouve un enseignement clair sur les Montées à Jérusalem, des… pèlerinages, relus comme signes de la reconnaissance de la source symbolique de l’effusion de la parole du salut donné par Dieu, parole qui sourd de Jérusalem (Ésaïe 2, 3-4).

À côté de cela, il n’est pas inutile de remarquer que l'origine historique du tourisme, et de nos vacances en général ! se trouve dans les pèlerinages, où il s'agissait d'aller au loin, souvent, donc, en « pénitence », notamment à Rome, mais aussi jusqu’à Jérusalem, ce qui était d'un grand péril ! Le trajet passant souvent par des lieux riches d’art, des esprits cultivés, notamment au XIXe siècle, y ont trouvé un grand intérêt historique et patrimonial. Est né le tourisme, selon ce mot issu du vocabulaire anglais pour désigner ces « tours » — à l’origine du mot : « tourisme » — culturels parfois longs que devaient avoir connus ceux qui pouvaient se les offrir. C'est ainsi que ces privilèges ont acquis un intérêt qui à terme se devait d'être partagé par le plus grand nombre : à l'horizon, pour la France, les congés payés octroyés en 1936 par le Front populaire de Léon Blum : le tourisme pour tous. Souvent vers cette Provence, par où transitaient antan les pèlerins, et où dès la fin du Moyen-Age apparaissent les prémisses de ce qui deviendra l’intérêt esthétique des futurs touristes culturels. Déjà le poète Pétrarque témoigne au XIVe siècle cet intérêt esthétique dans l’ascension du Mont Ventoux. Il en sera de même de tout le trajet des pèlerinages d’antan, jusqu’à Jérusalem, où l’esthétique concerne l’émotion de se retrouver en ces lieux foulés par tant de figures bibliques, par le Christ lui-même.

Cela dit, autre réserve du protestantisme, l’émotion ne va pas jusqu’à sacraliser les lieux, pas même le lieu de la mort du Christ : « il n’est pas ici, il est ressuscité », insiste, selon la parole donnée au dimanche de Pâques (Mt 28, 7 ; Mc 16, 6 ; Lc 24, 6), la tradition protestante qui côté réformé / calvinien, quand elle a fini par concéder la présence d’une croix dans les temples, n’a pas cessé d’insister pour qu’elle reste vide : « il n’est pas ici ». Le temple, selon ce mot qui veut, dans l’héritage de la Renaissance, distinguer le bâtiment et le peuple, qui est, lui, l’Église, le temple est vide aussi, chargé juste de faire retentir la parole de Dieu, et dont les murs reçoivent, en signe de cela, des inscriptions de textes bibliques chargés de la porter.

Où, pour les plus ancrés dans la tradition biblique, on retrouve l’enseignement sur les Montées / pèlerinages à Jérusalem, car c’est de Jérusalem, outre le Sinaï, que sort la parole de Dieu (Ésaïe 2, 3-4).

Concernant la foi chrétienne, on trouve en son cœur l’affirmation de l'accès ouvert à la grâce de Dieu, accès désigné symboliquement comme accès au lieu très saint céleste (Exode 25, 40), symbolisé par le lieu très saint du Temple de Jérusalem : la mémoire juive concernant le Mont du Temple est dès lors le référent symbolique qui fonde la mémoire chrétienne concernant Jérusalem.

Ce référent qui fonde la mémoire chrétienne renvoie à propos de Jérusalem à des textes comme l’Évangile de Jean, ch. 4 — parlant de culte non pas attaché à tel lieu, pour les chrétiens, mais n'en transposant pas moins un culte « en Esprit et en vérité » de ce lieu-là ! Tout comme l’Épître au Hébreux, parlant de rideau du temple déchiré (de ce Temple-là). C'est une approche en déplacement symbolique que nous donne l’Épître aux Hébreux, comme Jean 4 où Jésus annonce dans une discussion sur quel temple prime, le judéen ou le samaritain, que « le salut vient des Judéens / des juifs », pour ipso facto transposer de ce fondement symbolique la grâce ouverte « en Esprit et en vérité ». Ce référent se retrouve dans l'attitude de l'Apôtre Paul, invitant à plusieurs reprises selon le Nouveau Testament au respect de la signification mémorielle des rites juifs, tout en croyant comme Jean 4 la grâce ouverte au-delà des rites. C'est pourquoi c'est évidemment à tort qu'il est accusé d'avoir négligé les règles d'accès au temple, dont il n'a cessé au contraire de respecter la signification symbolique. En arrière-plan, le texte de l’Exode (25, 40), repris par l’épître aux Hébreux (8, 5), parlant de tabernacle céleste comme modèle du tabernacle / temple terrestre.

Car c'est bien de symbolique qu'il s'agit ici et évidemment pas de simples pierres ! Une archéologie mémorielle et symbolique ancrée en des lieux, et des pierres, investis de mémoire — mémoire juive en premier lieu, ouverte à toutes les nations via un déplacement symbolique, dont le cœur est la figure géographique de Jérusalem, promis pour ouverture à toutes les nations (Zach 14), mais dont le cœur juif est le témoin premier et permanent : le christianisme s’ancre sur le vis-à-vis d’un judaïsme vivant, avec tout ce qui en signifie la mémoire vivante.

Cela correspond, en protestantisme, notamment réformé / calvinien, à l’affirmation qu’il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : « l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée » — Calvin, Institution de la religion chrétienne, II, x, 2.

Cela ancré dans la conviction que « Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse » — ce sur quoi insiste Calvin, par ex. Institution de la religion chrétienne, III, xxiv : « Il nous a signifié sa garde en scellant alliance avec nous ». Et cette Alliance nous précède, remontant avant la fondation du monde dans la promesse du Dieu éternel, et scellée dans le temps bien avant nous.

Sans la pérennité de l’alliance avec Israël, la fidélité de Dieu ne vaut pas non plus pour les chrétiens. Cette alliance, scellée déjà par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob, avec Moïse et le peuple au Sinaï, n’est pas résiliable. Dieu-même s’est engagé ! L’alliance conclue par Dieu avec les Pères n’ayant « pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde » (Calvin, ibid., II, x, 2).

Dieu s’est engagé de façon irrévocable. Une révocation serait même contradictoire en christianisme, puisque la « nouvelle » Alliance — « nouvelle » non pas parce qu’elle serait autre, mais en tant qu’Alliance unique renouvelée (cf. Jérémie 32) — ; la « nouvelle » Alliance-même, donc, repose sur cette même fidélité de Dieu !

Une nouvelle Alliance ne saurait donc qu’être une Alliance renouvelée, l’Alliance déployant ses effets. C’est pourquoi les formes que prend cette unique Alliance sont secondes par rapport au lien qui se scelle en la promesse de Dieu, en sa parole-même, qui transcende les signes où elle nous est annoncée, que ce soit les signes propres au judaïsme, ou ceux du christianisme. La réalité essentielle nous transcende. Elle est fondée dans l’éternité de Dieu, signifiée dans le temps à Abraham et aux patriarches, et, pour la foi chrétienne « déployée en Jésus-Christ » (Calvin, ibid.).

Dès lors la transposition vers le tabernacle céleste vaut aussi pour la foi chrétienne en l’incarnation de la parole de Dieu en Jésus-Christ, incarnation en cet individu, de cette nation, de religion juive. Les lieux de son incarnation, dans lesquels on ressent légitimement une émotion particulière, tout particulièrement pour ceux qui se réclament de Jésus, renvoient à sa présence qui déborde infiniment ces lieux — de la parole du dimanche de Pâques : « il n’est pas ici, il est ressuscité », au signe de son retrait lors de l’Ascension.

Ici, l’idée de pèlerinage elle-même est appelée au même déplacement, vous êtes « étrangers et voyageurs sur la terre » (1 Pierre 2, 11). Cf. aussi Hébreux 11, où il est question de patrie céleste, rejoignant la promesse prophétique d’une Jérusalem céleste — selon une lecture de la forme duelle de Yerushalaïm, ici et au-delà. Où le déplacement dans le temps devient pèlerinage de ce temps vers le Temps le Royaume messianique — à venir selon la foi juive, et toujours à venir mais déjà manifesté dans la résurrection du Christ selon la foi chrétienne.

S’il y a une espérance commune, c’est d’être appelés à être comme coopérateurs de Dieu pour faire advenir le jour où selon la promesse d’Ésaïe (2, 3-4) — conformément à ce que « de Sion sortira la loi, de Jérusalem la parole du Seigneur » — « il sera juge entre les nations, l’arbitre d’une multitude de peuples. De leurs épées ils forgeront des socs, de leurs lances des serpes : une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et on n’apprendra plus la guerre. »


R. Poupin, Paris, 22.06.17,
Rencontre Onit, « religions et terre sainte »,
perspective protestante


jeudi 1 juin 2017

"Il souffla sur eux et leur dit : 'Recevez l’Esprit Saint'"





« "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie." Ayant ainsi parlé, Jésus souffla sur eux et leur dit : "Recevez l’Esprit Saint ; ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis." » (Jean 20, 21-23)

« La paix soit avec vous » — don de l’Esprit saint. Ici s’ouvre la porte de la liberté. Et cette liberté est une question de pardon : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Deux faces de la libération. Remettre les péchés, c’est pardonner ; soumettre les péchés, c’est permettre de les dominer.

Être libéré du fruit du péché. C’est en rapport étroit avec le pardon. Souvenons-nous de l’épisode de Caïn. Genèse 4, 6-8 : « Le Seigneur dit à Caïn : "Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le." Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère et le tua. »

« Le péché est tapi à ta porte… Mais toi, domine-le. » Caïn ne l’a pas dominé. Caïn n’a pas reçu le pardon, la rémission de ses péchés. Il jalousait son frère. Il n’a pas perçu le pardon, l’élargissement de son cœur et la capacité de pardonner ; et de soumettre le péché et son fruit, à savoir ses péchés, fruits du péché : le péché l’a vaincu, Caïn ne l’a pas dominé… N’ayant pas reconnu cette part sombre de lui-même.

Mais voici le fruit de l’Esprit saint, dans la promesse de Jésus aux Apôtres : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Cela inclut la reconnaissance de la part sombre qui est en nous.

Sans quoi, « le salaire du péché, c’est la mort », écrit Paul (Ro 6, 23). Jésus, le Ressuscité, qui a vaincu la mort, a pouvoir sur tout. Il a pouvoir même sur le péché. Il ouvre même comme possible l’impossible commandement donné à Caïn : « domine sur le péché ». Impossible, Caïn, en manque de pardon, n’ayant fait que projeter sur son frère la frustration qui l’habitait.

Face à cela, le don de l'Esprit saint est aussi pénétration de tout ce qui fait notre être, jusqu'en ses zones d'ombre — pénétrant jusqu'aux profondeurs de Dieu, l'Esprit sonde tout en nous en dit Paul (1 Co 2, 10). Esprit de miséricorde qui dit et promet que sa présence en nous nous révèle entièrement à nous-même et ainsi nous libère.

La liberté étant que nos fautes nous sont pardonnées, l’Esprit saint nous les soumet en nous donnant de connaître ce qui est en nous. Jésus souffla sur eux : dans ce souffle est la paix que donne Jésus : « la paix soit avec vous ». La paix de se savoir pardonné. Pleinement pardonné : vos péchés vous sont remis, l’Esprit saint vous les soumet. La liberté qui est dans le fait d’être pardonnés nous libère du poids d’avoir à ne pas pardonner. Nous voilà donc devant le Christ, le Ressuscité présent au milieu de nous, soufflant sur nous : recevez l’Esprit saint.




lundi 8 mai 2017

Entre Pâques et Pentecôte





« Comme il se trouvait avec eux, il leur recommanda de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre ce que le Père avait promis, ce que je vous ai annoncé, leur dit-il » (Actes 1, 4).

Quelque chose couve… Comme dans le récit de la Genèse (ch. 1, v. 2), « l’Esprit planait à la face des eaux ». Lorsque les temps sont prêts, le Ressuscité, ayant rappelé ce que le Père a promis – la présence de l'Esprit saint qui habilite les disciples en les rejoignant au cœur de leur appel – il est temps pour Jésus de les laisser… « Il fut élevé pendant qu’ils le regardaient, et une nuée le déroba à leurs yeux » (Actes 1, 9).

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose… Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »
(Antoine de Saint-Exupéry)


RP, Le Protestant de l'Ouest mai 2017, Billet Poitiers


mardi 2 mai 2017

Un lézard, un crâne, Qumrân et les cathares





Coloration autochtone en Occident d'une théologie cathare qui, quelles que soient ses originalités, s’inculture pleinement dans les traditions diverses de l'Occident où elle se déploie… Illustration :

Dans un bel article intitulé « Rêver. Le mot, la chose, l'histoire » (Terrain, n° 26, 1996, pp. 69-82), l'ethnologue et anthropologue Daniel Fabre rapporte « une brève histoire que Félix Arnaudin recueillit en 1881 de la bouche d'un métayer de Labouheyre, dans la Grande Lande, et qu'il intitule Lou rèbe, le rêve, en occitanisant le mot français : « Un jour deux hommes voyageaient ensemble. Comme ils s'étaient arrêtés en chemin pour laisser tomber la chaleur, l'un d'eux s'endormit à l'ombre. Tandis que l'homme dormait, l'autre vit une mouche sortir de la bouche de son compagnon et entrer dans le squelette d'une tête de cheval dont elle visita tous les recoins. Puis elle revint dans la bouche du dormeur. Celui-ci dit à son réveil : "Si tu savais le beau rêve [rèbe] que je viens de faire ! J'ai rêvé [qu'ey sauneyat] que j'étais dans un château où il y avait une infinité de chambres, toutes plus belles les unes que les autres : jamais tu ne voudrais le croire. Et sous ce château était enterré un grand trésor." L'autre lui dit alors : "Veux-tu que je te dise où tu es allé ? Tu es allé dans cette tête de cheval… J'ai vu ton âme sortir de ta bouche sous la forme d'une mouche et se promener dans tous les recoins de ces ossements, puis elle est entrée dans ta bouche." Alors ces deux hommes soulevèrent cette tête et creusèrent dessous, et ils découvrirent le trésor. »

Daniel Fabre poursuit en rappelant qu'il existe « une version très proche [qui] a été en 1320 couchée dans le procès-verbal d'interrogatoire du berger Pierre Maury qui comparut à Pamiers devant l'évêque inquisiteur Jacques Fournier. Dans le monde des derniers cathares pyrénéens, une tête d'âne est visitée par une âme-lézard. Enfin, si nous remontons encore dans le temps, jusqu'au viiie siècle, nous découvrons la première attestation de ce thème dans l'Histoire des Lombards de Paul Diacre. L'aventure est attribuée au roi de Bourgogne Gontran (561-592). C'est un petit serpent qui, sorti de la bouche du souverain endormi, cherche à franchir un ruisseau. L'écuyer qui assiste à la scène pose son épée en guise de pont, le serpenteau s'enfonce dans un trou de la montagne puis réintègre le corps endormi avec la vision, bientôt confirmée, d'un fabuleux trésor.

« Que retenir de ce récit tôt fixé et parfaitement stable tout au long de douze siècle d'histoire ?
– demande Daniel Fabre – Quelles sont les intentions du narrateur ? Question d'autant plus légitime qu'il s'agit évidemment d'un exemplum, d'un conte à intention démonstrative qui illustre et dévoile un sens, un enseignement pleinement cerné et maîtrisé par qui le profère – du moins dans la période médiévale de sa diffusion. A un premier niveau, nous reconnaissons là une description – presque une définition – du rêve qui résulte d'un véritable protocole expérimental. Il y a en effet deux personnages, le rêveur et l'observateur, l'un vit le rêve de l'intérieur, l'autre le perçoit du dehors. Ils confrontent ensuite leurs expériences et tombent d'accord autour des preuves matérielles – la tête de cheval d'abord, le trésor ensuite – qui confirment et unifient leurs deux visions. Donc la vérité jaillit de la rencontre de deux points de vue opposés – subjectif et objectif, si l'on veut. Quant aux éléments que cette petite histoire vise à établir, on peut en distinguer trois.

« Le premier concerne le mécanisme du rêve. Au cours de celui-ci "quelque chose", figuré par un petit animal (mouche, souris, lézard…), sort de la bouche du dormeur. Rêver, c'est se dissocier, laisser aller ce que les conteurs appellent tout simplement l'âme. Le rêveur a conscience d'être dans un château, l'observateur lui révèle que son âme est allée ailleurs, qu'elle a effectivement visité un équivalent du château rêvé. Le prêcheur cathare du comté de Foix exploite cette proposition de façon plus raffinée. Selon lui, l'homme est composé de trois parties : le corps, l'âme (anima) qui ne s'en détache qu'après la mort (pour rejoindre le corps céleste qu'elle a dû abandonner le jour de la chute) et l'esprit (spiritus) qui est à la fois invisible et matériel – d'où sa représentation comme une petite bête furtive – et qui a la faculté de se détacher du corps et d'aller çà et là pendant le sommeil. […] »

Voilà un prédicateur du XIVe siècle qui use d'un récit traditionnel que l'on trouve du VIIIe jusqu’au XIXe siècle, pour décrire une conception évidemment cathare, pour ce que l'on en sait par ailleurs, des rapports de l'âme avec le double préexistant… À moins que le secrétaire inquisitorial qui recueille cette histoire n'ait une connaissance telle d'un mouvement ayant une conception si évidemment non-catholique, parlant de chute de l'âme qui n'anime dès lors plus, jusqu'à union avec son esprit, son corps préexistant resté au ciel !

*

Mon cher collègue et ami Michel Jas cite le professeur James C. VanderKam reprenant un propos de 1966 de son célèbre confrère Frank Cross : « Le chercheur voulant "se montrer très prudent" dans l'identification de la secte de Qoumrân avec les Esséniens se place dans une position surprenante : il doit proposer avec des arguments sérieux la thèse que deux groupes majeurs formaient des collectivités religieuses de type communautaire dans la même région du désert de la mer Morte et vécurent effectivement ensemble pendant deux siècles, professant des vues analogues et singulières, pratiquant des lustrations, des repas rituels et des cérémonies similaires ou plutôt identiques. Il doit supposer que ce groupe, soigneusement décrit par des auteurs classiques, disparut sans laisser de vestiges de constructions ni même de tessons ; l'autre groupe, systématiquement ignoré par les sources classiques, laissa de vastes ruines, et même une bibliothèque fabuleuse. Je préfère user de hardiesse et assimiler carrément les hommes de Qoumrân à leurs hôtes perpétuels, les Esséniens. »

Comme le suggère le pasteur Michel Jas, on pourrait superposer à Qumrân et Esséniens d’un côté, les auteurs des textes dualistes et les cathares de l'autre. Ces derniers ne se donnent jamais eux-mêmes ces qualificatifs – cathares, manichéens, albigeois, etc. – qui les catégorisent dans des textes non-cathares décrivant les cathares, à l'instar de Josèphe non-essénien décrivant ses Esséniens. Descriptions certes approximatives, mais suffisamment claires toutefois pour qu'on ne puisse pas douter de l'objet décrit : la secte de Qumrân d'un côté ; les auteurs des textes dualistes médiévaux de l'autre – sauf à penser que les auteurs de ces textes nombreux aient été ignorés de leurs contemporains, tandis que ces contemporains auraient abondamment écrit sur des gens qui ressemblent fort à ceux dont on a les écrits (théologie, rituels, traduction du Nouveau Testament…), sans être eux ! ; et que ceux décrits n'aient pour leur part laissé aucun texte !… Sauf toutefois un traité anonyme de théologie cathare reproduit contre les cathares dans un texte catholique, le Liber contra Manicheos attribué à Durant de Huesca, se proposant d'en réfuter la doctrine…

Voilà un document, ce Liber contra Manicheos, où se croisent les cathares, manichéens, etc., des polémistes qui les nomment ainsi, et les hérétiques du traité anonyme que le Liber contra Manicheos présente comme traité cathare à réfuter, et dont la théologie correspond à celle d'un autre texte hérétique connu comme le Livre des deux Principes ! Où le Liber contra Manicheos devient, comme dans la version du rêve donnée par Paul Diacre, l'épée servant de pont : « l'écuyer qui assiste à la scène pose son épée en guise de pont, le serpenteau s'enfonce dans un trou de la montagne puis réintègre le corps endormi avec la vision, bientôt confirmée, d'un fabuleux trésor. »

… Comme dans cette histoire d'esprit en forme de lézard, mouche, ou autre dans un rêve, et qui sert ici, selon l'inquisiteur, à décrire une anthropologie typique de ce que l'on sait de celle des cathares (si on veut bien les appeler ainsi)… Voilà qui laisse rêveur…

RP